Date
janvier 2017
Type
PublicationContexte
Fiction rédigée avec Yves Citton pour l’ouvrage Haunted by Algorithms, dirigé par Jeff Guess et Gwenola Wagon. Ce texte est rédigé en syntaxe Markdown, à la façon d’un texte informatique « brut » proposé au lecteur.
Résumé
Avant C’était devenu le règne des boules de neige. Ils disaient : « attracteurs ». Quelqu’un lançait un truc. Avec un peu d’ingéniosité et beaucoup de chance, ça faisait du « buzz ». Insect media [goto == Jussi Parikka] : la dynamique de l’essaim et de l’essaimage. Ça agglomérait, ça coagulait, ça agrégeait, on y allait voir parce que les autres y allaient voir. Et forcément, on y trouvait quelque chose. Ça devenait intéressant parce qu’on le regardait assez longtemps [goto == Gustave Flaubert] ou assez nombreux [goto == Jonathan Beller]. Mais ce sont les regards (des autres) qui nous faisaient voir (et valoriser), plutôt que l’importance de la chose pour nous. Je regardais parce qu’ils regardaient. On regardait. Rien de très nouveau en soi. Sauf que l’accélération [goto == Hartmut Rosa], l’extension [goto == Marshall McLuhan] et l’intensification [goto == Bernard Stiegler] produisaient ensemble des effets d’emballements inédits, qui déconnectaient dramatiquement l’organisme de son milieu matériel [goto == David Abram]. Le numérique réflexif (« web 2.0 ») avait colonisé les dynamiques de « publics » avec des comportements de « foules » [goto == Gabriel Tarde]. Les illuminés avaient parlé d’« intelligence collective » à propos des essaims. Les nostalgiques parlaient de « bêtise grégaire ». Tous deux avaient tort (et raison). Mais dans tous les cas, ça patinait, on perdait prise, les milieux et les formes de vie se délitaient, et on déprimait un peu. Hantologie Au sein du numérique réflexif qui donnait son infrastructure au capitalisme attentionnel, mes choix du moment étaient hantés par mes choix passés et par les choix de mes semblables. Sur les écrans, je ne voyais plus que des spectres : des profils [goto == Thomas Berns & Antoinette Rouvroy]. Les profils communiquaient avec les profils, structurés par des algorithmes qui hantaient nos choix, qui n’étaient plus des « choix » humains, mais des résultantes d’influences relationnelles. Rien de très nouveau non plus, en réalité. Sauf que le numérique réflexif avait permis à tout ce jeu sous-jacent de prendre une consistance propre, une visibilité, une opérabilité inédite. Depuis les énormes hangars à serveurs à travers les câbles d’internet et jusqu’à nos écrans ubiquitaires, les spectres étaient enfin sortis des placards où l’humanisme rationaliste du libre-arbitre les avait soigneusement enfermés depuis des siècles. L’animal social avait toujours agi de façon spectrale (médiale, médiatique, médiumnique) [goto == Jeff Guess & Gwenola Wagon], L’arrière-plan refoulé pouvait enfin passer au devant de la scène. Les fantômes computés par les machines agitaient les fantômes incarnés par les vivants. Les humanistes se lamentaient : on ne savait plus où passait la limite entre vivants et non-vivants, humains et surhumains, esprits animaux et codes inanimés. C’était un monde de morts-vivants [goto == Charles Tiphaigne], ballottés par des hallucinations de flux convergents et synchronisés (influx nerveux, flux électriques, courants informationnels, influences médiatiques) [goto == Jeffrey Sconce]. Les post-humanistes rêvaient les yeux ouverts. Les autres s’interrogaient : maintenant que nos fantômes pouvaient être analysés et reprogrammés par algorithmes, qu’allions-nous devenir ? Après Ça avait effectivement aboli l’Histoire [goto == Vilém Flusser]. Mais on s’en foutait. C’était un peu désorientant, mais qu’est-ce qu’on respirait mieux ! L’horizon s’était débouché, réouvert, plus bas, plus étroit peut-être, mais quand même bien plus clair, plus sec, plus vivifiant. Entre-deux Un hack. Pardon : LE hack. THE exploit [goto == Alexander Galloway et Eugene Thacker] Celui qui avait tout changé. Celui qui nous avait fait sortir du capitalisme tardif en nous faisant sortir de l’économie de l’attention. Au commencement Ça avait été juste un simple script, à peine quelques lignes de code permettant d’autodétruire un site web au moment où il était repéré par les bots du moteur de recherche Google. Ce qui était censé capter des informations devenait l’agent de leur effacement, faisant ainsi de l’index du Web une sorte de Méduse algorithmique. Ne restait de cette expérience amateur [goto == @mroth] qu’un dépôt GitHub informant laconiquement que le site web de test avait disparu au bout de 22 jours. if (n > 0) { var client = config.redis.client(); // if the previous times indexed was null, this is the first time // we were indexed! so we need to record the historic moment. // instead doing a query/response, let’s be clever and use SETNX. client.multi() .set([“times_indexed”, n]) .del(“content”) .del(“comments”) .setnx([“destroyed_at”, (new Date()).toString()]) .exec(function (err, replies) { if (err) { console.log(“*** Error updating redis!”); process.exit(1); } console.log(“-> Set times_indexed to ” + n + “:\t\t” + replies[0]); console.log(“-> Did we just destroy content?:\t” + replies[1]); console.log(“-> Did we just destroy comments?:\t” + replies[2]); console.log(“-> Did we initialize destroyed_at?:\t” + replies[3]); client.quit(); }); } }); [source : « unindexed/scripts/query.js »](https://github.com/mroth/unindexed/blob/master/scripts/query.js) Où ? Le changement de logo de Facebook était passé inaperçu. Le nom complet de la marque aux milliards d’usagers n’apparaissait quasi nulle part, se réduisant le plus souvent à l’affichage laconique d’une icône “f”. Les guidelines « Google material » incitaient les webdesigners à charger à distance leurs fichiers typographiques “espion” via une combinaison de Javascript et de CSS @font-face ; promesse d’un chargement accéléré et d’un meilleur référencement. Rapidement, tous les sites et application se ressemblèrent. Répétition. Différence. [goto == Gilles Deleuze] Quand ? C’est à cette époque que le virus avait été injecté au sein des populations européennes. Une dizaine d’images avaient suffi. Prises en photo au musée. C’était parti d’une image analogique. (Personne ne comprend encore comment ça a pu se faire). L’image d’une tempête en mer. [goto == Charles Tiphaigne] Une image banale, un tableau sans mérite, une croûte – qui allait lancer une énorme lèpre dont crèverait le capitalisme numérique. On avait annoncé : « The Value of Art ». On s’attendait à un truc ironique. On ne savait qu’en penser. On avait cru comprendre quand on avait vu le petit dispositif installé en dessous du tableau : un détecteur de regard qui mesurait le temps que passait les spectateurs devant l’œuvre, relié à un petit rouleau de papier où une imprimante inscrivait les ajouts de valeur apportés par chaque seconde ajoutée d’attention humaine. [goto == Christa Sommerer & Laurent Mignonneau] Quels effets ? Premiers symptômes : des blanchiments. D’abord une simple pâleur sur les photos de fin de soirée et des vacances sur la plage déposées sur les réseaux sociaux [goto == Benoît Plateus]. On accusait alors les fabriquants d’écran d’avoir mal conçu leurs drivers et des milliers de dalles avaient du être renvoyées aux entrepôts de Dell, Sony ou Samsung, leur occasionnant des pertes chiffrées à plusieurs millions d’euros. On croyait pouvoir facilement endiguer ces bugs. Mais Apple fut soudainement touché. Tous les écrans pâlissaient, vieillissaient prématurément. On avait dénoncé une obsolescence programmée à trop grande vitesse. Erreur de calcul ? Cupidité autodestructrice ? Le scandale était énorme. Les dirigeants juraient qu’ils n’y étaient pour rien. Personne ne les croyait. Ils rappelèrent toute la dernière génération d’iPad UltraRetina++, parce que les couleurs bien moins vives que celles de la précédente génération. L’obsolescence devenait un progrès inversé : dégénérescence. Les technophobes jubilaient. En fait, des hackers avaient réussi à craquer les codes du dernier iOS. Quelle occasion ? C’est avec un vieil iPhone Edge qu’on avait pris une photo de la tempête en mer de « The Value of Art ». Les hackers – sans doute en connivence avec les artistes – avaient réussi à introduire un effet de feedback entre l’œil de l’appareil-photo et le détecteur de regard placé sous le tableau. Ça s’était emballé, comme un effet Larsen d’attention machinique [goto == Jean Baudrillard]. Ça leur avait donné des idées… Par quelle voie ? Le bug s’était répandu par un simple SMS permettant de redémarrer à distance n’importe quel iPhone le recevant en raison de la présence de caractères spéciaux non reconnus par l’OS [goto == Reddit]. Diffusé via n’importe quelle application de tchat, ce hack minimaliste était passé inaperçu pendant que tout le monde se focalisait sur les problèmes liés à l’altération des images. Il ne tarda pas à muter. Un des fork les plus connus se basait sur une sonnerie MP3 permettant de reconfigurer les paramètres des OS Apple dans une zone de 20 mètres via un script diffusé en basse fréquence qui s’infiltrait dans les devices par leurs ports micro. Quels mécanismes ? L’exploit se nourrissait de traces d’attention. Le capitalisme numérique vivait de la collecte des traces d’attention. Il les traquait, les enregistrait, les mesurait, les computait, pour vendre des effets de frayage qui canalisaient et redéployaient l’attention vivante (traçante) à partir de l’attention morte (tracée). Le hack mimait toutes ces opérations, à une échelle étonnamment locale. En mettant un iPhone devant le tableau au lieu d’un regard humain, le coup de génie avait été de retourner du plus compliqué (l’attention humaine) au plus simple (l’attention préprogrammée). Il avait suffi d’apprendre au logiciel à détourner les finalités de la machinerie capitaliste : au lieu de vendre des promesses d’attention vivante par compilation des traces d’attention morte, le bug absorberait de l’attention machinique pour la faire imploser sur elle-même. Cette autophagie attentionnelle ne faisait en fait qu’exprimer [goto == Deleuze sur Spinoza] la dynamique essentielle du capitalisme médiatique. Quel principe ? RUN: “au-delà d’un seuil très bas de condensation d’attention machinique, l’objet numérique s’auto-efface.” C’était la concentration de l’attention collective qui surexposait les plus vus, les plus lus, les plus entendus, les plus consultés – au point de les rendre invisibles. Au-delà d’un certain seuil, l’accumulation d’attention rendait les écrans opaques et muets. Tel avait été le génie du virus : le droit abstrait à l’opacité [goto == Edouard Glissant] s’était incarné dans un algorithme reconditionnant concrètement l’ensemble des relations sociales [goto == Pierre-Damien Huyghe]. Quelles conséquences ? Après Apple, ruiné par ses écrans pâlis, ça avait été au tour de Google. Les sites les plus haut placés en PageRank commençaient à s’effacer. D’abord difficiles à accéder, encombrés, lents : saturés. Puis simplement introuvables. Disparus ! Quelles solutions ? On patchait WordPress à la va-vite qui équipait plus de 40% des sites dans le monde ; rien n’y faisait. Les exploits venaient de tous les côtés. Une des solutions les plus redoutables consistait à injecter une admin-action dans des URL placées stratégiquement sur des sites web à forte audience et permettant de cibler une liste de plugins vulnérables. En affichant les chaînes de caractères wp_nonce censées authentifier l’administrateur du site, le hack pouvait alors exécuter un vulgaire phpinfo() et afficher les codes d’accès à la base de données stockés par exemple dans un ajax_handler. public function credentials_test() { global $updraftplus; $required_test_parameters = $this->do_credentials_test_parameters(); […] $this->storage = $this->bootstrap($_POST); if (is_wp_error($this->storage)) { echo __(“Failed”, ‘updraftplus’).”: “; foreach ($this->storage->get_error_messages() as $key => $msg) { echo “$msg\n”; } die; } […] die; } [source : « updraftplus/admin.php »](https://github.com/wp-plugins/updraftplus/blob/master/admin.php) Quelles causes ? On avait parlé de réseaux sans cause à défendre [goto == Geert Lovink]. On ne comprenait pas les motivations des hackers. Il ne s’agissait pas ici d’une énième attaque permettant d’extorquer des fonds en échange d’informations prises en otage. Les black hats n’y comprenaient rien. Quels remèdes ? Le procédé était dirimant : plus un site était populaire, plus il était fréquemment indexé par Google, et plus il était atteint. C’était la simple expérience du site auto-détruit suite à son indexation qui refaisait surface, mais combinée aux failles altérant l’affichage des terminaux Apple. Des white hats avaient réussi à injecter au sein des principaux CMS (Content Management Systems) des scripts basés sur la librairie PHP Imagegick altérant définitivement les images les plus consultées. Toutes les 1000 vues, les images de ces pages web se complexifiaient, des pixels étant injectés dans les fichiers source bitmap en tenant compte des couleurs adjacentes [goto == Jacques Perconte]. En complément, à chaque fois qu’un searchbot atteignait l’image, celle-ci mutait à nouveau en intervertissant la position de 10 pixels. function addNoiseImage($noiseType, $imagePath, $channel) { $imagick = new \Imagick(realpath($imagePath)); $imagick->addNoiseImage($noiseType, $channel); header(“Content-Type: image/jpg”); echo $imagick->getImageBlob(); } [source : « Imagick::addNoiseImage »](http://php.net/manual/fr/imagick.addnoiseimage.php) Quelle progression ? Dans un premier temps, seuls les sites à très forte audience furent touchés, le procédé étant basé sur un coefficient attentionnel. Les images populaires perdaient en précision, s’altéraient, devenaient plus pâles jusqu’à disparaître des écrans mais pas des serveurs web qui, eux, saturaient. DD o S (distributed denial-of-service). Tout ce que l’attention machinique valorisait tendait à s’effacer. À chaque fois, le même processus : les couleurs pâlissent, l’image est attaquée d’un blanchiment qui la dévore en saturant son exposition. L’opacité reprend le dessus. La pub, elle, refluait, personne ne voulait disparaître. C’était le crépuscule de Google, dernière lumière avant l’extinction des feux. Quelles régressions ? On voyait déjà ré-émerger des vieux sites web exotiques, équipés de systèmes bricolés qui, eux, n’étaient pas touchés par les failles atteignant l’homogène des plateformes techniques dominantes. Exaltés par cette visibilité inattendue et complètement aléatoire, car dès qu’une destination devenait trop populaire elle était mise à mal, des groupes éphémères et anonymes se formaient et se déformaient, exploitant avec une grande créativité n’importe quelle faille technique [goto == David M. Berry]. Ce que l’on pensait initialement être des attaques dirigées vers le Pagerank se révélait plus complexe : c’étaient tous les condensateurs d’attention qui, progressivement, perdaient pied. Quels antécédents ? Plus un produit suscitait de curiosité, de recommandations, d’achats, plus vite il disparaissait des écrans. Il y avait bien eu en 2012 cette initiative de plugin web librement installable permettant de rediriger les internautes vers les librairies de proximité [goto == Amazon killer], mais il était alors réservé aux initiés. var buttons = require(‘sdk/ui/button/action’); var tabs = require(“sdk/tabs”); var data = require(“sdk/self”).data; var pageMod = require(“sdk/page-mod”); var ISBN; var button = buttons.ActionButton({ id: “mozilla-link”, label: “Amazon killer”, […] function handleClick(state) { tabs.open(“http://www.placedeslibraires.fr/dlivre.php?gencod=” + ISBN + “&rid=”); } [source : « Amazon-Killer »](https://github.com/elliotlepers/Amazon-Killer) Quelles circulations ? Des hackers-esthètes s’étaient inspirés des systèmes de localisation (GPS) reliés à des balises indiquant en temps réel la circulation routière et permettant de rediriger automatiquement les conducteurs vers des voies moins fréquentées [goto == Waze]. Dans les deux cas, il s’agissait de « décongestionner » des flux dont l’effet de masse devenait paralysant. Mais alors que l’efficacité primait dans le monde des voitures, ces scripts appliqués aux « autoroutes de l’information » permettaient de désencombrer la fréquentation d’une façon inversement proportionnelle au modèle du « gain ». On perdait même du temps dans ces parcours au temps élastique, qui variaient suivant les trajectoires précédentes. Mais on trouvait aussi de l’intérêt à être à l’arrêt, bloqué devant une page figée un bref instant. Quels renversements ? Motivés par les succès obtenus sur Facebook, Apple et Google, d’autres hackers avaient percé les algorithmes de recommandation d’Amazon et d’Alibaba. Une des solutions avait été d’intervenir sur les cookies qui étaient depuis longtemps gérés par des entreprises de profilage et de re-targeting [goto == Giorgio Agamben]. Ces programmes-espion [c][d] servaient désormais à repérer les items les plus vus, c’est-à-dire ceux qui devaient disparaître pour que d’autres soient visibles. Si vous aviez vu tel produit, vous étiez systématiquement redirigé vers un item dont la popularité était inversement proportionnelle à celle du premier. Les paramètres des Impressions, Conversions, CPM (Cost Per Thousand Impression), CRT (Click Through Rate), VTC (View Through Conversions), CTC (Click Through Conversions), ROI (Return On Investment), eCPM (Effective Cost Per Thousand Impressions), eCPA (Effective Cost Per Acquisition) et autres CPA (Cost Per Acquisition) subissaient des mutations techniques dont les effets combinés s’avéraient rapidement incontrôlables. Quelles suspensions ? Ce n’étaient désormais plus seulement les images des pages Web qui s’altéraient, mais également les textes. Ce vieux plugin Web [goto == Wordless] qui vidait les pages web de leurs textes était désormais injecté aléatoirement dans les navigateurs web sous une forme qui le faisait interagir avec les metrics d’audience. À chaque lecture d’un même paragraphe, l’écrit s’opacifiait un peu plus, le rendant moins disponible pour les autres. Dès qu’un texte inédit apparaissait, beaucoup se précipitaient dessus, le faisant immédiatement disparaître. La lecture d’articles de presse – écrits depuis longtemps dans leur grande majorité par des robots-journalistes – devenait une expérience contemplative. (function() { “use strict”; […] window.wlw.hideWords = function(jQuery) { window. wlw.getTextNodesIn(jQuery, jQuery(‘body’)).remove(); jQuery(‘iframe’).css(‘opacity’,0); jQuery(‘input’).val(”).attr(‘placeholder’,”); jQuery(‘textarea’).val(”).attr(‘placeholder’,”); jQuery(‘object’).remove(); // bye, flash window.__wlw.queued_update = false; }; window.__wlw.loader(); })(); [source : « Wordless Web »](https://coolhunting.com/tech/wordless-web-ji-lee/) Quelles extinctions ? Cela faisait déjà longtemps que les newsletters publicitaires avaient disparu : ces messages n’étaient même plus lisibles par les bots. Un projet d’anti-cloud, d’auto-altération et d’effacement des images vidait automatiquement nos disques dur locaux et distants, obèses de factures impayées, photos et messages auxquels nous n’aurons de toute façon jamais le temps de répondre. Automatiquement intégré dans chaque OS, cet oubli programmé faisait de nos disques durs des lieux terriblement humains où s’abîmaient nos mémoires [goto == /u.bli/]. Quelles renaissances ? Puis ce fut au tour de Google Analytics d’être hacké. Les communautés white hats à l’origine de ces reconfigurations attentionnelles prirent alors le contrôle des heatmaps, ces outils de mesure censés détecter l’attention par zones d’interaction. En reliant ces informations à des librairies Javascript type jQuery modifiées en amont depuis les serveurs-CDN des GAFAM, les fichiers CSS ordonnant la mise en page des sites Web pouvaient désormais être générés à la volée. Des ‹footer› non visibles habituellement remontaient en haut de page avant de redescendre, car trop vus. Des blocs ‹aside› se déplaçaient soudainement vers le centre de l’écran. En fait, c’est toute la mise en page des sites web qui s’animait progressivement, chaque changement étant répercuté en temps réel à l’ensemble des internautes, faisant fi des cache serveur délivrant à la chaîne des copies statiques. Le Web prenait vie. Quelles écritures ? Combinés, hybridés, contredits, réécrits, bricolés, hackés, forkés, patchés, optimisés, débattus, commentés, indentés, versionnés, oubliés, retrouvés, activés, plantés, mis en lumière, les programmes attentionnels devenaient l’objet de luttes et d’enjeux collectifs. On débattait (enfin), on se trompait (souvent), on rageait (parfois), on s’amusait (beaucoup). Quelles mutations ? Des paysages multiples et contradictoires apparaissaient, refluaient et disparaissaient. Cette profusion algorithmique avait sa vie propre, s’hybridant et évoluant de façon autonome et imprévue : Le robocopyright « ContentID » de Google qui traquait sans relâche les vidéos en ligne enfreignant les volontés des ayants-droit s’était renommé de lui-même en « AttentionID », affectant à chaque vidéo un « coefficent d’accélération » à partir duquel d’autres programmes pouvaient déclencher des actions spécifiques par effets de seuil. Ajoutant quelques millisecondes aux vidéos en ligne en fonction du ranking « AttentionID », le script « slow_max_views.js » avait par exemple étiré à 30h la durée du clip « Gargantuan style » déjà vu plusieurs milliards de fois, plafonnant ainsi son expansion sans limite. Il en allait de même des tweets : plus ils étaient diffusés (RT), plus ils se dégradaient par la soustraction de caractères typographiques. Invisibles ! Des cartographies contemplatives furent injectées dans les véhicules-taxis sans chauffeur qui pullulaient dans les sociétés occidentales, dotant les trajets d’un mode « esthétique » de circulation s’activant en fonction des trajets planifiés. Les objets « connectés » étaient aussi touchés, eux qui demandaient toujours plus de temps et de « mises à jour ». Les montres, lampes, chauffages, prothèses et autres gadgets « intelligents » ne transmettaient plus les données à des grands centres protégés (agencés globalement, donc verticalement), mais apprenaient à se connaître (horizontalement, par affinités électives). Quels financements ? En réponse au temps inhumain du high-frequency trading [goto == Alexandre Laumonier] permettant de gagner des dizaines de milliards de dollars de cotation boursière en jouant sur des différentiels de valeur et de temps infinitésimaux, des hackers avaient mis en application l’idée d’une taxe « pollen » sur les transactions [goto == Yann Moulier Boutang], mais d’une façon progressive, fondée sur la vitesse de calcul [goto == Paul Virilio]. Les serveurs les plus rapides payaient le plus, sous peine de planter. Ces gains étaient versés aux communautés émergentes [goto == Comité invisible] sous forme de blockchains (données décentralisées créées par du calcul) qui rendaient enfin viable l’idée d’une monnaie dénationalisée [goto == Satoshi Nakamoto] à échelle mondiale. Plus le système boursier cherchait à se renforcer, plus il affaiblissait l’efficacité des monopoles. Quelles pertes ? Ce qu’on appelait « l’Histoire » n’y survécut pas. Écrite par les vainqueurs, elle concentrait toujours les regards sur quelques moments forts, quelques actions, quelques héros et héroïnes isolées du tissu relationnel qui leur a donné consistance. Ne restait que cette consistance : le bug coupait systématiquement toutes les têtes qui dépassaient pour s’individualiser par des processus de célébration [goto == Nathalie Heinich, Barbara Carnevali, Antoine Lilti]. Plus d’histoire de l’art ni de la littérature, donc plus d’art ni de littérature. Les vieilles perruques se lamentaient : un monde sans histoire, un monde sans mémoire ! Un monde sans civilisation ! Un retour à la sauvagerie ! À l’immédiateté ! Un monde « post-historique », comme l’avait annoncé Vilém Flusser depuis bien des lunes. On y entrait enfin. Quel nouveau monde ? La pâleur, la lèpre, puis la disparition des surexposés avait complètement redistribué l’attention collective. Des myriades de pratiques alternatives étaient redevenues visibles – mais seulement à petite échelle et à portée locale. Tout ce qui aurait pu menacer de reprendre le dessus s’effaçait de par son succès même. Cette écologie logicielle formait un nouveau milieu attentionnel reconfigurant en profondeur nos relations aux machines et à autrui [goto == Andrea Branzi]. Tout le monde trouvait ce nouveau paysage beaucoup plus riche et plus enrichissant. Un nouveau système d’allocation des ressources se substituait à l’ancien. Quelles médiations ? Les catastrophistes levaient les bras au ciel. Les cyniques se moquaient de la naïveté de ces rêves d’immédiateté. Les bidouilleurs bidouillaient. Ils vivaient au coeur battant des media : pour rien au monde, ils n’auraient pu croire pouvoir s’en passer. Le bug n’avait rongé, corrodé, neutralisé les effets grégaires de l’attention machinique que pour mieux mettre les machines numériques au service de l’attention humaine. Oui, l’attention « immédiate » échappait à la lèpre : mille, dix mille, cent mille personnes pouvaient venir voir ou écouter un artiste ou un chanteur (en live) sans donner aucune prise à l’algorithme. Mais non, il n’y avait pas besoin de retourner aux pigeons voyageurs pour communiquer. On en restait à des petits réseaux (pas forcément locaux), qui veillaient à ne pas se laisser emballer dans les grandes résonances décervelées. On pouvait varier les formulations pour éviter de répéter les mêmes mots qui auraient menacé de s’effacer. Chacun(e) devenait poète. Bien sûr, on avait inventé une fonction automatique COPIER-VARIER, pour que la machine devienne poète à notre place, mais cela même ne faisait que réinventer (avec variation) l’écriture automatique rêvée par les surréalistes. On s’acclimatait à un monde d’archipels diversifiés sans regretter le monde de hubs standardisés qui s’était dissout avec l’effondrement du capitalisme globalisé. Hantologie (bis) Bien sûr, on n’avait nullement échappé aux fantômes. Heureusement ! Comme cela avait toujours été le cas, ils flottaient entre nos esprits, nos corps, nos désirs, nos souvenirs, nos espoirs et nos craintes. On continuait à se profiler sur les réseaux, à se reluquer dans les bars, à se soupeser sur regard en se croisant dans la rue. L’exploit avait simplement réduit la tailles des spectres. Moins à une taille « humaine » qu’à une taille ambiantale [goto == Henry Torgue & Igor Galligo]. Les fantômes habitaient (et rendaient habitables) des lieux de vie reconnectés à leur milieu de soutenabilité. On pouvait « s’y sentir » (bien ou mal), et on pouvait agir sur eux pour les reconfigurer, les améliorer, à une échelle ambiantale. Certains flux d’information continuaient à traverser la planète – nulle séparation possible entre chez nous et chez eux, on respirait le même air, buvait la même eau, baignait dans les mêmes accumulations de pesticides, d’antibiotiques, de radiations et autres nanosaloperies. Les luttes se poursuivaient, les conflits se renouvellaient – nul Eden de circuits courts. On communiquait, donc on hallucinait, comme toujours, donc on multipliait les spectres comme opérateurs de médiation. Et les algorithmes continuaient à mouliner pour reprofiler ces spectres. On avait accepté d’être tous des morts-vivants. Le défi quotidien était d’être un peu plus vivant que mort. APRÈS le hack, le numérique réflexif redimensionné nous permettait de l’être un peu plus souvent qu’AVANT. C’était tout. Ce n’était pas rien. Résumé du projet Haunted by algorithms « Haunted by Algorithms convoque une multitude d’entités non-humaines, des formes de vie organiques et artificielles qui communiquent et agissent dans le monde – animaux, végétaux, machines, robots, esprits, extra-terrestres. Comment donner forme à cette infinité de relations inter-espèces, traduire des sensoriums si différents des nôtres ? Sur fond d’une algorithmisation généralisée, une diversité de modes d’écriture va tenter d’y répondre, tissant des liens entre ces différents univers. » Plateforme Web <> Publication Conception : Jeff Guess, Loïc Horellou, Jérôme Saint-Loubert Bié, Gwenola Wagon Iconographie : Lou-Maria Le Brusq Contributions : Angélique Buisson, Pierre Cassou-Noguès, Antoine Chapon et Nicolas Gourault, Yves Citton et Anthony Masure, Stéphane Degoutin, Frédéric Dumond, fleuryfontaine, Jeff Guess, Emmanuel Guez, Martin Howse, Jean-Noël Lafargue, Lou-Maria Le Brusq, Marie Lechner, Nicolas Maigret et Maria Roszkowska, Emanuele Quinz, rybn.org, Jeffrey Sconce, Noah Teichner, Suzanne Treister, Gwenola Wagon, Anne Zeitz.
Notions
Personnes citées
Objets mentionnés
Date
juillet 2021
Type
PublicationContexte
Article coécrit avec Victor Petit, contribution au dossier « Flusser et la France » du 31e numéro de la revue Flusser Studies dirigé par Rainer Guldin, Marc Lenot et Anthony Masure.
Résumé
Dans ses « Considérations écologiques », un article inédit rédigé en français en 1984-1985, le théoricien des médias Vilém Flusser montre les limites d’une opposition tranchée entre nature et culture, et soutient l’hypothèse provocante d’une naturalisation de la technique prenant la forme d’une « circularité de la production ». Les notions d’objet et de déchet deviennent les pôles d’une critique de la consommation, que Flusser relie au développement des programmes numériques et des théories de l’information. Examiner ce texte, à près de 40 ans d’écart, permet de prendre du recul sur les débats et controverses relatifs au champ de l’éco-design. Il montre qu’un design radicalement circulaire ne changerait pas seulement la production, ni même la consommation, mais la définition même du design.
Notions
Personnes citées
Objets mentionnés
Médias
Date
mars 2019
Type
PublicationContexte
« Overall Technology », introduction de section coécrite avec Océane Ragoucy, dans : Catherine Geel, Clément Gaillard (dir.), Extended French Theory & The Design Field… On Nature and Ecology: A Reader, Paris, T&P Work UNiT
Résumé
English version here. Ouvrage publié à l’occasion de réflexions menées dans le cadre de la Section française, De la pensée au visible. Design as large ring, XXIIe Triennale de Milan, Broken Nature, du 1 er mars au 1 er septembre 2019. Dans la pensée commune, l’écologie, comprise comme gestion de ressources naturelles, s’oppose de fait à la technique : la logique moderniste aurait poussé le progrès technique jusqu’à un point d’achoppement où ce dernier s’effondrerait sous la finitude de sa croissance. La technique comme savoir-faire ou capacité à modifier son environnement est ici comprise dans son acception contemporaine de « technologie » : une suite d’énoncés techniques (logos) incarnés dans des artefacts consommables. Or les textes qui suivent montrent que l’écologie est multiple, tout comme devrait l’être « la » technique. Cette pluralité des cadres de vie, préoccupation au cœur des champs de l’art et du design, recoupe les textes incisifs du philosophe Félix Guattari. Sa notion d’« écosophie » (d’écologie globale) invite ainsi à ne pas penser l’écologie séparément de l’esthétique : « Mettre au jour d’autres mondes que ceux de la pure information abstraite, engendrer des Univers de référence et des Territoires existentiels où la singularité et la finitude soient prises en compte […] et affronter le face-à-face vertigineux avec le Cosmos pour le soumettre à une vie possible, telles sont les voies enchevêtrées de la triple vision écologique [des environnements, des rapports sociaux, et des subjectivités] 1 Félix Guattari, Les trois écologies, (Paris, Galilée, 1989), 70. » Y voir plus clair dans les relations entre écologie et technique implique aujourd’hui de considérer des textes écrits à partir des années 1970 dans le contexte de la Guerre froide et du développement effectif de l’informatique dite « personnelle ». La philosophie des techniques, déjà riche d’une longue histoire, est alors en plein essor à l’échelle internationale depuis une quarantaine d’années. Parce qu’il est articulé aux enjeux esthétiques et écologiques, ce champ trouve en France des relais singuliers que cette sélection de textes se propose d’explorer. Un domaine, l’archéologie des médias, en faisant s’entrechoquer des couches techniques hétérogènes, qu’elles soient historiques, matérielles ou logicielles offre un puissant contre-feu aux promesses d’efficacité – parfois effrayantes – de ces techniques numériques. Précurseur de ce champ, le philosophe nomade Vilém Flusser, dans son essai Vampyroteuthis infernalis 2 Vilém Flusser, Vampyroteuthis infernalis [1981-1987], trans. C. Lucchese, (Bruxelles: Zones sensibles, 2015). dessine un bestiaire dérivé des calmars et des pieuvres révélant en creux les impensés de la prolifération des machines d’information électroniques. Avec différentes approches, les philosophes de la French Theory et leurs héritiers contemporains (Bernard Stiegler, Pierre-Damien Huyghe, Isabelle Stengers, Bruno Latour, Madeleine Akrich, etc.) auront affronté de façon aiguë les profondes conséquences des mutations technologiques. Traversés par l’idée de penser la technique au-delà des acteurs humains et/ou de son assignation à un principe d’efficacité, ces auteurs – bien qu’ils ne se réclament pas forcément de cette notion – interrogent et élargissent une compréhension trop limitée de l’écologie. Alors qu’ils ne sont pas (tous) contemporains de la massification des usages des technologies numériques, le fait que ces écrits soient encore largement étudiés témoigne d’un fait évident : pour faire de la recherche, les notions de nouveauté et de progrès sont parfois inopérantes. Dans This Progress, une performance participative (Palais de Tokyo, Paris, 2016) 3 This Progress ( Solomon R. Guggenheim Museum, New York, 2006) est rejouée au Palais de Tokyo, (Paris, 12 octobre 2016 – 18 décembre 2016) : « Carte blanche à Tino Sehgal », commissariat Rebecca Lamarche-Vadel., l’artiste germano-britannique Tino Sehgal met en branle la notion de progrès en activant ses dimensions : personnelles, partagées et transgénérationnelles. Un témoignage de visite relate cette surprenante expérience basée sur la voix humaine, le mouvement corporel et l’interaction sociale : « En s’avançant seul dans un grand espace libre, un enfant d’une douzaine d’années s’approche de nous en nous demande soudain ‹ qu’est-ce que le progrès ? ›. Rappelons quelques éléments de cadrage historique : l’émergence de l’informatique grand public s’est majoritairement basée sur une compréhension cognitiviste du modèle cybernétique 4 Pour une compréhension plus large de la cybernétique, voir : Norbert Wiener, Cybernétique et société. L’usage humain des êtres humains [1954], trans. P.-Y. Mistoulon, (Paris: Point, 2014).. Ce paradigme de conception, qui imprègne encore largement les interfaces des « dispositifs 5 Giorgio Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif ? [2006], trans. M. Rueff, (Paris: Payot & Rivages, 2007). » numériques que nous utilisons tous les jours, s’est développé économiquement de façon dissimulée – recouvert par des vagues d’objets au renouvellement accéléré et installés parmi nous sans négociation ou réflexion citoyenne en amont. Autrement dit : nous manquons de recul pour comprendre ce que les médias numériques nous font, font avec nous, ou font contre nous. Le collectif d’artistes RYBN met à mal l’idée de progrès ou de neutralité technologique. En hybridant la rationalité informatique avec des modes de pensée basés sur la mythologie ou la croyance, les formes ésotériques de leurs travaux trahissent le caractère « hanté » des machines électroniques. Leur projet Data Ghost 6 RYBN, Data Ghost 1, installation présentée à l’exposition “Media Mediums”, commissariat Jeff Guess et Gwenola Wagon, Paris, Ygrec, ( 4 avril-31 mai 2014) (galerie Ygrec, Paris, 2014) scanne inlassablement les bruits de fond des flux de données numériques pour y détecter des messages « fantômes ». Internet devient alors la chambre d’écho de spectres rétro-inter-actifs. À 30 ans d’écart avec les écrits de Félix Guattari, ces réflexions sur la désubjectivation des individus résonnent avec les dispositifs invisibles (car encodés) qui s’infiltrent dans la plupart des activités humaines. C’est ce que le chercheur Evgeny Morozov appelle « réglementation algorithmique » 7 Evgeny Morozov. « La prise de pouvoir des données et la mort de la politique ». Trans. P. Jorion, août 2014. https://www.pauljorion.com/blog/2014/08/25/la-prise-de-pouvoir-par-les-donnees-et-la-mort-de-la-politique-par-evgeny-morozov/, à savoir une forme pernicieuse de contrôle social opérée par des agents non-humains. Au tournant des années 2010, force est de constater que les filets des toiles d’information n’ont pas créé de « village global 8 in Marshall McLuhan, Quentin Flore, The Medium is the Massage. Inventory of the Effects (New York : Bentam books, 1967).». La puissance d’un « capitalisme des plateformes 9 Nick Srnicek, Capitalisme de plateforme. L’hégémonie de l’économie numérique [2016], trans. P. Blouin, (Montréal: Lux, 2018). » – celle des GAFAM et des BATX – menace plus que jamais la capacité des citoyens à inventer leurs modes d’existence. Captant de la valeur à partir de prises sur les « données », les dispositifs numériques sont également de formidables machines à polluer les esprits pour peu que l’on navigue sans filtre. Face à cette partition entre une technologie invasive et la capacité du corps social à organiser ses conditions d’existence, l’écologie prend ici une dimension psychique. La technique étant de fait constitutive de l’humanité, il ne s’agit pas pour autant de revenir à un âge d’or qui n’a en fait jamais existé. En ce sens, le designer Ezio Manzini plaide pour une « écologie de l’environnement artificiel 10 Ezio Manzini, Artefacts. Vers une écologie de l’environnement artificiel [1990], trans. Adriana Pilia, (Paris: Centre Georges Pompidou, CCI, 1991). » – une « seconde nature » formée par le tissu technique qui reste largement à inventer. Dès le début des années 1990, ce dernier nous avertissait du risque que le trop-plein d’informations se transforme en « bruit » : « Nous vivons au milieu d’une masse croissante de ‹ déchets sémiotiques ›, autrement dit de messages, de textes et de codes usagés dont nous ne pouvons nous défaire. […] En proliférant de façon incontrôlée, la plus grande variété de formes, de couleurs et de textures peut déboucher sur le plus gris des mondes 11 Ezio Manzini, Artefacts. Vers une écologie de l’environnement artificiel [1990], trans. Adriana Pilia, (Paris: Centre Georges Pompidou, CCI, 1991), 36-37. » À rebours du « déficit attentionnel » qu’auraient engendré les boucles de rétroaction comportementales des « services » numériques dominants – à savoir l’exploitation économique des comportements, des affects et des désirs –, le chercheur Yves Citton invite ainsi à penser les conditions d’une « écologie de l’attention 12 Yves Citton, Pour une écologie de l’attention, (Paris: Seuil, 2014). » allant de pair avec une réorientation des politiques médiatiques. Le philosophe des techniques Gilbert Simondon notait à la fin des années 1950, pour désigner cette perte d’intelligibilité, que c’est alors « l’essentiel qui manque, le centre actif de l’opération technique qui reste voilé 13 Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques [1958], (Paris: Aubier, 2012).». Les poussées techniques n’auront eu de cesse d’accentuer cette opacité et de démultiplier les « boîtes noires ». Qui, aujourd’hui, comprend vraiment, par exemple, comment fonctionnent les protocoles blockchain ou les codes auto-évolutifs du deep learning ? Dans la vidéo Rare Earthenware (exposée au ZKM à Karlsruhe dans l’exposition Reset Modernity!, (dirigée en 2016 par le sociologue et philosophe Bruno Latour), le studio de design Unknown Field Divisions a documenté la trajectoire de métaux rares nécessaires à la construction de trois objets de télécommunication : un téléphone portable, un ordinateur portable ultrafin et une puce de batterie de voiture « intelligente ». La quantité de déchets toxiques nécessaires à leur production a ensuite été assemblée sous la forme de vases traditionnels Ming. Inséparables de la conception de nombre d’objets technologiques, les « guerres civiles » voilent les opérations de minage délétères sur un plan environnemental et humain et rendent invisibles les approvisionnements. Dès lors, l’enjeu d’une écologie des techniques numériques, d’un point de vue psychique, serait aussi d’interroger la prétention des technologies à « solutionner 14 Evgeny Morozov, Pour tout résoudre, cliquez ici. L’aberration du solutionnisme technologique [2013], trans. M-C. Braud, (Limoges: Fyp, 2014). » tous les problèmes du monde. Non seulement les technologies numériques ne font pas toujours gagner du temps, mais elles font proliférer de nouveaux problèmes. Afin que le numérique puisse profiter au plus grand nombre et pas seulement à une poignée d’investisseurs, il faut prendre de la distance avec l’idée que les problèmes liés aux technologies puissent simplement se résoudre avec davantage de technologie. Nous sommes bien face à deux premières questions écologiques graves : environnementale et humaine. Une troisième surgit, à l’autre extrémité de la chaîne, qui concerne l’utilisateur, à savoir – au sens large – une disjonction entre un « milieu technique 15 André Leroi-Gourhan, Évolution et techniques. Milieu et techniques, (Paris: Albin Michel, 1973). » et les « acteurs 16 La théorie de l’acteur réseau (AnT) a été développée dans les années 1990 par les chercheurs Bruno Latour, Madeleine Akrich ou Michel Callon. » qui y évoluent. Traiter les personnes comme des « utilisateurs » revient à introduire une dissymétrie entre les concepteurs (des objets, des programmes numériques, etc.) et celles et ceux qui ne peuvent que les utiliser. On entrouvre alors, via l’écologie, d’autres dimensions que la réduction de la technique à son assignation technologique et numérique : l’imagination, la spiritualité, la mémoire, etc. Dans le contexte français, par exemple, une généalogie intéressante à étudier parcourt les travaux du paléontologue André Leroi-Gourhan du philosophe des techniques Gilbert Simondon, et des travaux du philosophe Bernard Stiegler autour des mutations numériques. Pour Leroi-Gourhan, la notion d’outil prend un tour quasi biologique. L’outil est ce par quoi l’être vivant accède à l’existence en développant le geste et la parole. Le rapport au milieu est toujours une dynamique, et jamais un acquis que l’on pourrait stabiliser : l’existence humaine est un détachement progressif et continu de ses conditions initiales. Simondon aborde les objets techniques comme des « lignées » pouvant s’apparenter à des configurations et reconfigurations organiques. Ses écrits plus tardifs sur l’imagination et l’invention dans les techniques prennent une direction quasi spirituelle. Le sujet serait à comprendre dans une évolution constante. Plus précisément, l’individuel est pensé à partir d’un « pré-individuel » tendant vers un « transindividuel ». Ces réflexions sur « l’individuation » et la technique seront largement reprises par Bernard Stiegler, qui les replace dans une époque où l’alliage du néolibéralisme et du marketing (via les sciences comportementales) démultiplie le risque d’assujettissement de l’être humain. Pour Stiegler, l’écologie est à comprendre comme la relation des êtres vivants à leurs milieux, relations que menace le capitalisme (industriel, financier, cognitif, etc.). Ainsi, en plus des nécessaires actions et réflexions sur l’écologie des ressources (épuisement des capacités de subsistance), repenser l’écologie de l’esprit (épuisement du psychisme et du désir) apparaît comme une tâche de plus en plus urgente.
Date
juillet 2013
Type
ConférenceContexte
Organisation et modération d’une table-ronde à la Gaîté Lyrique avec Sylvia Fredriksson.
Résumé
La sortie en anglais du nouveau livre de Lev Manovich, Software takes command (juillet 2013), nous donne l’occasion de faire le point sur l’actualité et la singularité des « software studies ». En quoi les concepts et catégories développées par Lev Manovich sont-ils pertinents pour penser nos modes de relations aux logiciels ?
Notions
Personnes citées
Objets mentionnés
Médias
Résumé
Transmédia. Nouvelle manière de raconter les histoires, évolution audiovisuelle, intéressons-nous aux raisons de cet engouement. En analysant le phénomène de la franchise Star Wars, nous parviendrons à mieux comprendre la mécanique derrière la narration transmédia. Poursuivons ensuite avec un décryptage du concept de fiction. Narration, média et transmédia, modes de financement, nous tâcherons de poser les bases nécessaires à la compréhension de cette nouvelle manière de raconter. Plongeons ensuite au sein des communautés de fans, coeur du dispositif transmédia. Partageons l’espace d’un instant leurs motivations, leurs règles et leurs sentiments. A travers plusieurs exemples, nous verrons ce qui alimente cet amour et ce qu’ils attendent d’une oeuvre de fiction. Enfin, assistons à une lutte pour le pouvoir, symbole d’un conflit d’autorités, symptôme d’un système de références emphatiques qui confine à la canonisation et à la religion. Affrontement et défi, foi et réalisme, l’équilibre délicat derrière chaque fiction transmédia concourt à définir qui régnera sur un monde de fiction dont on attend beaucoup. Créateur, producteur et fans, appât du gain, gloire ou respect, est-ce possible de les départager ?
Notions
Personnes citées
Médias