Anthony Masure

chercheur en design

Notion :
« Écologie »

Publications

L’objection morale abandonne le terrain : plaidoyer pour l’expérimentation de l’IA

Date

janvier 2026

Type

Publication

Contexte

Tribune co-écrite avec l’artiste Grégory Chatonsky et publiée dans le Journal du Net en réponse à des tribunes appelant à rejeter en bloc l’IA générative. Ce texte a donné lieu à une réponse publiée par Guillaume Carbou (Atécopol) le 3 février 2026.

Résumé

Cette chronique critique les appels au rejet total de l’IA générative, jugés essentialistes et contre-productifs, car ils ignorent la diversité des infrastructures, des usages et des alternatives possibles.

Fictions, dissections, spéculations : les prototypes d’objets fictionnels qui interrogent les techno-utopies des corps

Date

septembre 2025

Type

Publication

Contexte

Contribution co-écrite avec Élise Rigot à l’ouvrage collectif L’Encyclopédie des Objets Impossibles, publié en septembre 2025.

Résumé

Ce recueil de notices explore la performativité d’utopies technologiques des corps à l’œuvre dans des projets de design fiction. Ces productions peuvent être considérées comme des « artefacts performatifs » (Suchman, Trigg & Blomberg 2002), au sens où elles construisent une réalité et deviennent les instruments de médiation proches des théories transhumanistes. Six projets sont analysés en trois moments — fiction, dissection et spéculation : The Audio Tooth Implant (James Auger, 2001), La ville des hémisphères (Superstudio, 1971), United Micro Kingdoms (Anthony Dunne et Fiona Raby, 2013), The Modular Body (Floris Kaayk, 2016), Transfigurations (Agi Haines, 2013) et Wanderers (Neri Oxman, 2014-2015).

L’éclaireur des interstices technologiques : hommage à Nicolas Nova (1977-2024)

Date

juin 2025

Type

Publication

Contexte

Article co-écrit avec Alexia Mathieu, publié dans Sciences du Design, no 21, 2025/1, p. 12-22. Reprise d’un texte publié dans les revues ISSUE et AOC.

Résumé

Cet article rend hommage à Nicolas Nova (1977-2024), professeur à la HEAD – Genève (HES-SO), disparu lors d’un trek au Sultanat d’Oman. Précurseur d’études croisant design, sciences sociales et technologies, ce chercheur inclassable explorait les imaginaires, interstices et paradoxes des objets numériques, examinant les tensions entre standardisation industrielle et réappropriations situées. Co-fondateur du Near Future Laboratory, il renouvelait les récits technologiques par la pratique du « design fiction ». Pédagogue inspirant, il transmettait à ses étudiants un regard ethnographique, transformant l’observation du quotidien en levier de création. Le soin accordé à la forme de ses ouvrages incarnait sa capacité à tracer des ponts entre recherche académique, pratiques de design et société civile. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, Nicolas Nova laisse une œuvre protéiforme. Son absence prive la critique technologique d’une voix essentielle, lucide, curieuse et poétique.

Troubler les programmes. Design, cybernétique et biologie moléculaire

Date

octobre 2022

Type

Publication

Contexte

Article rédigé avec Élise Rigot pour l’ouvrage collectif Les écologies du numérique, Orléans, Esad, 2022

Résumé

Dans un monde où presque aucune activité humaine n’échappe aux programmes numériques, ces derniers prennent un caractère existentiel et engendrent un assujettissement du vivant à des logiques d’automatisation. Il en résulte un profond déséquilibre des milieux de vie (théories de l’effondrement, perte de la biodiversité, etc.) et une perte de sens de l’existence. Afin de mieux cerner le concept de programme, nous associons trois champs tendant à converger : le design, l’informatique et la biologie. Ce rapprochement permet de formuler trois perspectives écologiques non binaires – autant de scénarios qui contestent le présupposé d’un design comme plan et qui le redéfinissent comme « art de l’équilibre », « zone de trouble », et « variation d’insignifiant ».

Combien une Haute école émet-elle de CO2 ? L’exemple d’une conférence du cycle Talking Heads

Date

mai 2022

Type

Publication

Contexte

Article publié dans ISSUE – Journal of art & Design, revue en ligne de la HEAD – Genève.

Résumé

Le «  Calculateur carbone campus  », développé depuis novembre 2021 par la HEAD – Genève en partenariat avec la HEG, a pour objectif de sensibiliser le personnel des hautes écoles aux émissions de CO2 de leurs différentes activités (pédagogie, évènements culturels, projets de recherche, mobilité, chauffage des bâtiments, etc.). Actuellement, les outils de ce type sont d’une ergonomie complexe, peu adaptés aux besoins des HES, et sont la plupart du temps propriétaires et onéreux. De façon plus fondamentale, ces logiciels sont conçus pour mesurer a posteriori les émissions de carbone produites par des entreprises ou institutions (dans le cadre de bilans annuels, etc.), ce qui a pour effet d’éloigner le calcul des nuisances de leurs origines. Si l’on définit la notion de responsabilité, en termes juridiques, comme l’« obligation faite à une personne de répondre de ses actes du fait du rôle, des charges qu’elle doit assumer et d’en supporter toutes les conséquences  », alors il faut que les personnes concernées puissent être en mesure de comprendre les implications de ce qu’elles font pour que l’imputation des actions puisse avoir du sens – et d’aller ainsi à contre-courant de la tendance à la dilution de la responsabilité. Les captures d’écran reproduites ci-dessous présentent un cas pratique de calcul. L’outil est présenté dans un état de développement intermédiaire, et pourra encore évoluer d’ici à la fin du projet (été 2022). Cas pratique  : calcul du CO2 émis par une conférence Talking Heads Le 13 janvier 2022, la HEAD recevait la designer matali crasset dans le cadre de son cycle de conférences Talking Heads. Parmi les différents postes d’émission de CO2, la catégorie achats représentée ci-dessus réunit tout le matériel qui a été employé pour l’évènement comme par exemple, un rétroprojecteur, deux caméras, des micros et d’autres appareils de la régie, de même que les dépenses de communication (affiches, communication digitale). Les chiffres obtenus pour les équipements sont une portion temporelle de l’empreinte globale de chaque appareil en partant de l’idée qu’ils seront employés en moyenne pendant environ cinq ans à l’école. L’impact carbone des appareils dont l’empreinte carbone n’est pas directement quantifiable est dérivé de leur prix d’achat (ratio monétaire). Aux achats s’ajoutent les émissions liées à la maintenance de la salle du Cube pendant la période donnée (chauffage, éclairage, nettoyage), les déplacements de matali crasset, d’Alexandra Midal (TGV Paris-Genève) ainsi que des 60 membres du public (un forfait qui mêle transport public et privé, distance courte et longue). La catégorie fret qui comprend les émissions liées aux transport de marchandises n’est pas concernée. Aucun déchet lié à l’évènement n’a été produit. Dans chaque rubrique, le calculateur propose à l’usager un menu déroulant avec une base de données de matériaux, d’appareils ou de type de transport à rapporter à leur durée d’utilisation, leur poids, leur prix, ou d’autres données permettant de calculer les émissions. Société carbone Le choix du carbone comme une unité de calcul s’explique par son côté facilement transposable. Quand on fait une activité, on peut savoir combien de carbone est produit. Par exemple, 1 kwh électrique produit avec du charbon équivaut à 1   kg. de CO2, alors que 1 kwh produit par l’hydraulique totalise 4 grammes de CO2. Grâce à l’évaluation carbone, il est possible de comparer des activités, des produits, des événements a priori très divers. Le carbone est une molécule trouvée naturellement dans l’atmosphère. Une grande partie a été stockée dans de la biomasse vivante (arbres, végétation) ou morte / fossilisée (pétrole, charbon, entre autres). Par son activité, l’être humain fait sortir ce carbone stocké dans l’atmosphère à un niveau trop haut pour la capacité de résorption du système terre. Dès lors, on a défini une certaine quantité maximale que chaque être humain devrait produire par année (600   kg. /année) en fonction de ce que le système Terre est capable de renouveler. Toutefois, un Européen moyen produit 4500   kg. par année de par ses activités (calcul incluant les infrastructures existantes pour la société telles que les routes, les bâtiments publics, etc.). Certain cas sont complexe. Par exemple, le bois en croissance emmagasine du carbone. En revanche, sa coupe, son transport, son usinage et son utilisation vont en produire. Le bilan global calculé peut s’avérer neutre ou positif. L’intérêt d’identifier ses émissions de CO2 ne concernant pas que les grandes entreprises ou les industries polluantes, chacun·e à son échelle doit être capable de pouvoir estimer son empreinte carbone dans sa vie privée et professionnelle. Pour faire face à ces enjeux, l’outil développé par la HEAD et la HEG a pour objectif de permettre au personnel des HES, quel que soit leur fonction dans l’institution, d’une part d’estimer a priori – et de façon collaborative et didactique – les émissions de CO2 de la façon la plus didactique possible, et d’autre part de mesurer a posteriori ce qui a été produit. Le calculateur campus, en cours de développement à la HEAD, considérera ainsi les 5 aspects transversaux communs aux hautes écoles  : les infrastructures (bâtiment), les achats, la mobilité, le fret et les déchets. Cette catégorisation facilitera la mise en place d’un état des lieux, de mesures d’accompagnement, et de réduction d’émission de CO2. Plus précisément, l’outil sera utilisable pour plusieurs niveaux de calcul  : bilan carbone annuel du campus, empreinte carbone d’un projet (ex. : projet de recherche), ou encore émissions liées à une seule thématique (ex. : mobilité). À terme, l’outil permettra d’analyser et de comparer les activités des diverses HES de Suisse romande voire d’autres institutions partenaires. La HEG apporte son expertise au projet par la fourniture des catégories et des données  : chaque facteur d’émission est relié à une source d’information afin que les formules de calcul puissent être vérifiées voire actualisées. La HEAD, quant à elle, apporte des compétences d’ergonomie, d’interface et de programmation, permettant le développement d’un logiciel agréable d’usage et économe en énergie (utilisation du CMS «  statique  » Kirby). Dans une optique d’ouverture et de transparence, le code source du calculateur sera placé sous licence libre dans un dépôt GitHub. En terme de design, pour être plus précis, l’enjeu consiste faciliter la saisie et à rendre intelligibles au plus grand nombre des informations abstraites afin de mesurer les conséquences des choix effectués. Graphiquement, l’outil de saisie en ligne comprend ainsi une série de pictogrammes spécifiques et d’infographies visant à faciliter la compréhension des émissions de CO2 – ce qui tranche avec l’ergonomie souvent trop complexe des calculateurs actuellement disponibles. — Crédits du projet Requérants et coordinateurs Anthony Masure (responsable de la recherche à la HEAD – Genève, HES-SO) Yves Corminboeuf (délégué au développement durable à la HEAD – Genève, HES-SO) Laurent Cornaglia (chargé de cours à la HEG, HES-SO) Développement graphique et technique Vincent de Vevey (vacataire en communication visuelle, HEAD – Genève) Nicolas Baldran (assistant pédagogique en Master Media Design, HEAD – Genève) Financement : HEAD – Genève, HEG, HES-SO Genève.

Pour un design radicalement circulaire. À propos des « Considérations écologiques » de Vilém Flusser

Date

juillet 2021

Type

Publication

Contexte

Article coécrit avec Victor Petit, contribution au dossier « Flusser et la France » du 31e numéro de la revue Flusser Studies dirigé par Rainer Guldin, Marc Lenot et Anthony Masure.

Résumé

Dans ses « Considérations écologiques », un article inédit rédigé en français en 1984-1985, le théoricien des médias Vilém Flusser montre les limites d’une opposition tranchée entre nature et culture, et soutient l’hypothèse provocante d’une naturalisation de la technique prenant la forme d’une « circularité de la production ». Les notions d’objet et de déchet deviennent les pôles d’une critique de la consommation, que Flusser relie au développement des programmes numériques et des théories de l’information. Examiner ce texte, à près de 40 ans d’écart, permet de prendre du recul sur les débats et controverses relatifs au champ de l’éco-design. Il montre qu’un design radicalement circulaire ne changerait pas seulement la production, ni même la consommation, mais la définition même du design.

Overall Technology

Date

mars 2019

Type

Publication

Contexte

« Overall Technology  », introduction de section coécrite avec Océane Ragoucy, dans : Catherine Geel, Clément Gaillard (dir.), Extended French Theory & The Design Field… On Nature and Ecology: A Reader, Paris, T&P Work UNiT

Résumé

English version here. Ouvrage publié à l’occasion de réflexions menées dans le cadre de la Section française, De la pensée au visible. Design as large ring, XXIIe Triennale de Milan, Broken Nature, du 1 er mars au 1 er septembre 2019. Dans la pensée commune, l’écologie, comprise comme gestion de ressources naturelles, s’oppose de fait à la technique  : la logique moderniste aurait poussé le progrès technique jusqu’à un point d’achoppement où ce dernier s’effondrerait sous la finitude de sa croissance. La technique comme savoir-faire ou capacité à modifier son environnement est ici comprise dans son acception contemporaine de «  technologie » : une suite d’énoncés techniques (logos) incarnés dans des artefacts consommables. Or les textes qui suivent montrent que l’écologie est multiple, tout comme devrait l’être «  la  » technique. Cette pluralité des cadres de vie, préoccupation au cœur des champs de l’art et du design, recoupe les textes incisifs du philosophe Félix Guattari. Sa notion d’« écosophie  » (d’écologie globale) invite ainsi à ne pas penser l’écologie séparément de l’esthétique  : «  Mettre au jour d’autres mondes que ceux de la pure information abstraite, engendrer des Univers de référence et des Territoires existentiels où la singularité et la finitude soient prises en compte […] et affronter le face-à-face vertigineux avec le Cosmos pour le soumettre à une vie possible, telles sont les voies enchevêtrées de la triple vision écologique [des environnements, des rapports sociaux, et des subjectivités] 1 Félix Guattari, Les trois écologies, (Paris, Galilée, 1989), 70. »  Y voir plus clair dans les relations entre écologie et technique implique aujourd’hui de considérer des textes écrits à partir des années 1970 dans le contexte de la Guerre froide et du développement effectif de l’informatique dite «  personnelle  ». La philosophie des techniques, déjà riche d’une longue histoire, est alors en plein essor à l’échelle internationale depuis une quarantaine d’années. Parce qu’il est articulé aux enjeux esthétiques et écologiques, ce champ trouve en France des relais singuliers que cette sélection de textes se propose d’explorer. Un domaine, l’archéologie des médias, en faisant s’entrechoquer des couches techniques hétérogènes, qu’elles soient historiques, matérielles ou logicielles offre un puissant contre-feu aux promesses d’efficacité – parfois effrayantes – de ces techniques numériques. Précurseur de ce champ, le philosophe nomade Vilém Flusser, dans son essai Vampyroteuthis infernalis 2 Vilém Flusser, Vampyroteuthis infernalis [1981-1987], trans. C. Lucchese, (Bruxelles: Zones sensibles, 2015). dessine un bestiaire dérivé des calmars et des pieuvres révélant en creux les impensés de la prolifération des machines d’information électroniques. Avec différentes approches, les philosophes de la French Theory et leurs héritiers contemporains (Bernard Stiegler, Pierre-Damien Huyghe, Isabelle Stengers, Bruno Latour, Madeleine Akrich, etc.) auront affronté de façon aiguë les profondes conséquences des mutations technologiques. Traversés par l’idée de penser la technique au-delà des acteurs humains et/ou de son assignation à un principe d’efficacité, ces auteurs – bien qu’ils ne se réclament pas forcément de cette notion – interrogent et élargissent une compréhension trop limitée de l’écologie. Alors qu’ils ne sont pas (tous) contemporains de la massification des usages des technologies numériques, le fait que ces écrits soient encore largement étudiés témoigne d’un fait évident  : pour faire de la recherche, les notions de nouveauté et de progrès sont parfois inopérantes. Dans This Progress, une performance participative (Palais de Tokyo, Paris, 2016) 3 This Progress ( Solomon R. Guggenheim Museum, New York, 2006) est rejouée au Palais de Tokyo, (Paris, 12 octobre 2016 – 18 décembre 2016) : «  Carte blanche à Tino Sehgal  », commissariat Rebecca Lamarche-Vadel., l’artiste germano-britannique Tino Sehgal met en branle la notion de progrès en activant ses dimensions  : personnelles, partagées et transgénérationnelles. Un témoignage de visite relate cette surprenante expérience basée sur la voix humaine, le mouvement corporel et l’interaction sociale  : «  En s’avançant seul dans un grand espace libre, un enfant d’une douzaine d’années s’approche de nous en nous demande soudain ‹  qu’est-ce que le progrès  ? ›. Rappelons quelques éléments de cadrage historique  : l’émergence de l’informatique grand public s’est majoritairement basée sur une compréhension cognitiviste du modèle cybernétique 4 Pour une compréhension plus large de la cybernétique, voir  : Norbert Wiener, Cybernétique et société. L’usage humain des êtres humains [1954], trans. P.-Y. Mistoulon, (Paris: Point, 2014).. Ce paradigme de conception, qui imprègne encore largement les interfaces des «  dispositifs 5 Giorgio Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif  ? [2006], trans. M. Rueff, (Paris: Payot & Rivages, 2007). » numériques que nous utilisons tous les jours, s’est développé économiquement de façon dissimulée – recouvert par des vagues d’objets au renouvellement accéléré et installés parmi nous sans négociation ou réflexion citoyenne en amont. Autrement dit  : nous manquons de recul pour comprendre ce que les médias numériques nous font, font avec nous, ou font contre nous. Le collectif d’artistes RYBN met à mal l’idée de progrès ou de neutralité technologique. En hybridant la rationalité informatique avec des modes de pensée basés sur la mythologie ou la croyance, les formes ésotériques de leurs travaux trahissent le caractère «  hanté » des machines électroniques. Leur projet Data Ghost 6 RYBN, Data Ghost 1, installation présentée à l’exposition “Media Mediums”, commissariat Jeff Guess et Gwenola Wagon, Paris, Ygrec, ( 4 avril-31 mai 2014) (galerie Ygrec, Paris, 2014) scanne inlassablement les bruits de fond des flux de données numériques pour y détecter des messages «  fantômes  ». Internet devient alors la chambre d’écho de spectres rétro-inter-actifs. À 30 ans d’écart avec les écrits de Félix Guattari, ces réflexions sur la désubjectivation des individus résonnent avec les dispositifs invisibles (car encodés) qui s’infiltrent dans la plupart des activités humaines. C’est ce que le chercheur Evgeny Morozov appelle «  réglementation algorithmique  » 7 Evgeny Morozov. «  La prise de pouvoir des données et la mort de la politique  ». Trans. P. Jorion, août 2014. https://www.pauljorion.com/blog/2014/08/25/la-prise-de-pouvoir-par-les-donnees-et-la-mort-de-la-politique-par-evgeny-morozov/, à savoir une forme pernicieuse de contrôle social opérée par des agents non-humains. Au tournant des années 2010, force est de constater que les filets des toiles d’information n’ont pas créé de «  village global 8 in Marshall McLuhan, Quentin Flore, The Medium is the Massage. Inventory of the Effects (New York  : Bentam books, 1967).». La puissance d’un «  capitalisme des plateformes 9 Nick Srnicek, Capitalisme de plateforme. L’hégémonie de l’économie numérique [2016], trans. P. Blouin, (Montréal: Lux, 2018). » – celle des GAFAM et des BATX – menace plus que jamais la capacité des citoyens à inventer leurs modes d’existence. Captant de la valeur à partir de prises sur les «  données  », les dispositifs numériques sont également de formidables machines à polluer les esprits pour peu que l’on navigue sans filtre. Face à cette partition entre une technologie invasive et la capacité du corps social à organiser ses conditions d’existence, l’écologie prend ici une dimension psychique. La technique étant de fait constitutive de l’humanité, il ne s’agit pas pour autant de revenir à un âge d’or qui n’a en fait jamais existé. En ce sens, le designer Ezio Manzini plaide pour une « écologie de l’environnement artificiel 10 Ezio Manzini, Artefacts. Vers une écologie de l’environnement artificiel [1990], trans. Adriana Pilia, (Paris: Centre Georges Pompidou, CCI, 1991). » – une «  seconde nature  » formée par le tissu technique qui reste largement à inventer. Dès le début des années 1990, ce dernier nous avertissait du risque que le trop-plein d’informations se transforme en «  bruit » : «  Nous vivons au milieu d’une masse croissante de ‹  déchets sémiotiques  ›, autrement dit de messages, de textes et de codes usagés dont nous ne pouvons nous défaire. […] En proliférant de façon incontrôlée, la plus grande variété de formes, de couleurs et de textures peut déboucher sur le plus gris des mondes 11 Ezio Manzini, Artefacts. Vers une écologie de l’environnement artificiel [1990], trans. Adriana Pilia, (Paris: Centre Georges Pompidou, CCI, 1991), 36-37. » À rebours du «  déficit attentionnel  » qu’auraient engendré les boucles de rétroaction comportementales des «  services  » numériques dominants – à savoir l’exploitation économique des comportements, des affects et des désirs –, le chercheur Yves Citton invite ainsi à penser les conditions d’une « écologie de l’attention 12 Yves Citton, Pour une écologie de l’attention, (Paris: Seuil, 2014). » allant de pair avec une réorientation des politiques médiatiques. Le philosophe des techniques Gilbert Simondon notait à la fin des années 1950, pour désigner cette perte d’intelligibilité, que c’est alors «  l’essentiel qui manque, le centre actif de l’opération technique qui reste voilé 13 Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques [1958], (Paris: Aubier, 2012).». Les poussées techniques n’auront eu de cesse d’accentuer cette opacité et de démultiplier les «  boîtes noires  ». Qui, aujourd’hui, comprend vraiment, par exemple, comment fonctionnent les protocoles blockchain ou les codes auto-évolutifs du deep learning ? Dans la vidéo Rare Earthenware (exposée au ZKM à Karlsruhe dans l’exposition Reset Modernity!, (dirigée en 2016 par le sociologue et philosophe Bruno Latour), le studio de design Unknown Field Divisions a documenté la trajectoire de métaux rares nécessaires à la construction de trois objets de télécommunication  : un téléphone portable, un ordinateur portable ultrafin et une puce de batterie de voiture «  intelligente  ». La quantité de déchets toxiques nécessaires à leur production a ensuite été assemblée sous la forme de vases traditionnels Ming. Inséparables de la conception de nombre d’objets technologiques, les «  guerres civiles  » voilent les opérations de minage délétères sur un plan environnemental et humain et rendent invisibles les approvisionnements. Dès lors, l’enjeu d’une écologie des techniques numériques, d’un point de vue psychique, serait aussi d’interroger la prétention des technologies à «  solutionner 14 Evgeny Morozov, Pour tout résoudre, cliquez ici. L’aberration du solutionnisme technologique [2013], trans. M-C. Braud, (Limoges: Fyp, 2014). » tous les problèmes du monde. Non seulement les technologies numériques ne font pas toujours gagner du temps, mais elles font proliférer de nouveaux problèmes. Afin que le numérique puisse profiter au plus grand nombre et pas seulement à une poignée d’investisseurs, il faut prendre de la distance avec l’idée que les problèmes liés aux technologies puissent simplement se résoudre avec davantage de technologie. Nous sommes bien face à deux premières questions écologiques graves  : environnementale et humaine. Une troisième surgit, à l’autre extrémité de la chaîne, qui concerne l’utilisateur, à savoir – au sens large – une disjonction entre un «  milieu technique 15 André Leroi-Gourhan, Évolution et techniques. Milieu et techniques, (Paris: Albin Michel, 1973). » et les «  acteurs 16 La théorie de l’acteur réseau (AnT) a été développée dans les années 1990 par les chercheurs Bruno Latour, Madeleine Akrich ou Michel Callon. » qui y évoluent. Traiter les personnes comme des «  utilisateurs  » revient à introduire une dissymétrie entre les concepteurs (des objets, des programmes numériques, etc.) et celles et ceux qui ne peuvent que les utiliser. On entrouvre alors, via l’écologie, d’autres dimensions que la réduction de la technique à son assignation technologique et numérique  : l’imagination, la spiritualité, la mémoire, etc. Dans le contexte français, par exemple, une généalogie intéressante à étudier parcourt les travaux du paléontologue André Leroi-Gourhan du philosophe des techniques Gilbert Simondon, et des travaux du philosophe Bernard Stiegler autour des mutations numériques. Pour Leroi-Gourhan, la notion d’outil prend un tour quasi biologique. L’outil est ce par quoi l’être vivant accède à l’existence en développant le geste et la parole. Le rapport au milieu est toujours une dynamique, et jamais un acquis que l’on pourrait stabiliser  : l’existence humaine est un détachement progressif et continu de ses conditions initiales. Simondon aborde les objets techniques comme des «  lignées  » pouvant s’apparenter à des configurations et reconfigurations organiques. Ses écrits plus tardifs sur l’imagination et l’invention dans les techniques prennent une direction quasi spirituelle. Le sujet serait à comprendre dans une évolution constante. Plus précisément, l’individuel est pensé à partir d’un «  pré-individuel  » tendant vers un «  transindividuel  ». Ces réflexions sur «  l’individuation  » et la technique seront largement reprises par Bernard Stiegler, qui les replace dans une époque où l’alliage du néolibéralisme et du marketing (via les sciences comportementales) démultiplie le risque d’assujettissement de l’être humain. Pour Stiegler, l’écologie est à comprendre comme la relation des êtres vivants à leurs milieux, relations que menace le capitalisme (industriel, financier, cognitif, etc.). Ainsi, en plus des nécessaires actions et réflexions sur l’écologie des ressources (épuisement des capacités de subsistance), repenser l’écologie de l’esprit (épuisement du psychisme et du désir) apparaît comme une tâche de plus en plus urgente.

Conférences

Responsabilité du design, design de la responsabilité

Date

décembre 2021

Type

Conférence

Contexte

Séminaire doctoral de l’EnsadLab (Paris), thématique « Design is the answer, but what was the question? Le design et l’art à l’épreuve de la crise de la modernité », dir. Francesca Cozzolino et Emanuele Quinz.

Résumé

Apparu au tournant des révolutions industrielles comme une brèche dans l’idée dominante d’économie industrielle, le design aura montré que la prise en compte de dimensions comme l’esthétique, l’altérité, l’attention ou l’écologie s’opposent à sa réduction en une simple « résolution de besoins ». Plus proche de nous – a minima depuis la parution en 1972 du rapport Meadows intitulé Les limites à la croissance (dans un monde fini) – la prolifération d’objets manufacturés préoccupe légitimement un monde en proie aux crises climatiques. Depuis quelques années, le design se voit ainsi affublé d’une multitude de qualificatifs : « écodesign », « design social », « design éthique », « design inclusif », etc. On peut dès lors se demander si cette tendance ne met pas en évidence une difficulté à comprendre ce qui pose problème dans le design « tout court » : ayant peut-être perdu sa force subversive, ce dernier serait-il désormais parfaitement intégré aux forces productives ? Comment situer dès lors le rôle ou la tâche du design, pris entre désir et besoin, entre économie et morale ? Existe-t-il une responsabilité propre au design ? Le design ne devrait-il pas, au contraire, œuvrer à rendre la responsabilité collective et intelligible ? Quelles sont les continuités et discontinuités entre le monde des choses et l’action politique ?

Pour en finir avec le design centré utilisateur !

Date

décembre 2021

Type

Conférence

Contexte

Anthony Masure, « Pour en finir avec le design centré utilisateur ! », discussion avec Brieuc Saffré animée par Julien Vey, Rennes, Digital Tech Conference, Couvent des Jacobins, 3 décembre 2021

Résumé

L’innovation vertueuse fait la part belle au design. Encore faut-il s’entendre sur cette approche et privilégier une approche systémique. Brieuc Saffré, dirigeant de l’agence de design circulaire Circulab et Anthony Masure, professeur associé et responsable de la recherche à la Haute école d’art et de design de Genève (HEAD –Genève, HES-SO), croiseront leurs expériences pour bousculer les idées reçues et débattre des implications sociales, politiques et esthétiques des technologies numériques.