Anthony Masure

chercheur en design

Notion :
« Ethereum »

Publications

Les économies bricolées du Web3

Date

mai 2023

Type

Publication

Contexte

Anthony Masure, Guillaume Helleu, « Les économies bricolées du Web3 », LSD, no 3, mai 2023, p. 72-83

Résumé

English version here. Apparus en 2017, les NFT (Non Fungible Tokens), à savoir des certificats numériques infalsifiables et décentralisés, ont été rendus célèbres pour leurs usages dans le monde de l’art. Si ces derniers occupent aujourd’hui le devant de la scène médiatique, ils ne représentent pourtant qu’une brique d’un mouvement technologique bien plus large, cristallisé sous le terme aux allures marketing de «  Web3  » 1 Apparu avec Ethereum comme une réponse au Web 2.0 des GAFAM, le Web3 propose un écosysteme tout-en-un: un système monetaire Bitcoin au sein d’un système économique D e F i pour échanger des propriétés numériques NFT, le tout géré par un système de gouvernance DAO utilisant des identités numériques (DID). Le Web3, ou le nouvel ordre du Web Pour comprendre les principes de cette nouvelle itération du Web s’appuyant sur les technologies décentralisées de la blockchain 2 On désigne par le terme blockchain, ou chaîne de blocs, une base de données distribuée permettant de stocker, certifier et partager des informations de manière décentralisée. Les données sont répliquées dans de multiples espaces de stockage, formant ainsi une chaîne publique sécurisée par l’addition des différents noeuds du réseau. Cet ensemble est conçu pour rendre les informations inaltérables et les transactions infalsifiables., il importe de rappeler à quoi il fait suite. Inventé en 1989 par Tim Berners-Lee au Cern, le Web - rétrospectivement qualifié de «  1.0  », malgré l’utopie d’un partage des connaissances scientifiques au niveau mondial via des protocoles de publication simplifiés, s’est révélé trop complexe techniquement pour qu’un public élargi puisse y participer. Ce mode en «  lecture seule  », celui de la simple consultation, résulte également de stratégies commerciales  : les laptops, les smartphones et les «  Box  » Internet qui peuplent notre quotidien ne sont pas pensés pour pouvoir facilement faire office de «  serveurs  », à savoir assurer le stockage et le fonctionnement de sites Web. Ce problème d’accès va être pris en charge par le «  Web 2.0  » des années 2000 avec le développement de plateformes participatives telles que les médias sociaux (Flickr, MySpace, Facebook, Twitter, etc.), où n’importe qui peut créer un compte et partager des informations avec le plus grand nombre. Le problème majeur de cette «  plateformisation  » du Web, dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui encore, réside dans la non-redistribution de la valeur créée par les internautes et dans sa centralisation accrue. En réaction à l’hégémonie des GAFAM 3 Acronyme des initiales des géants de la tech américaine Google (Alphabet),Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft. (et de leurs avatars asiatiques), les promesses de décentralisation propres au Web3 pourraient permettre de redonner aux internautes le contrôle et la gestion de leurs données. Celui-ci va se développer autour de cinq principes clés  : 1 — Un système monétaire Bitcoin 4 Bitcoin (฿, 2009) est un protocole numérique décentralisé permettant des transactions de valeurs monétaires indépendamment des institutions financières traditionnelles et des monnaies fiduciaires (FIAT). On doit son invention à une personne, ou un groupe d’anonymes, se présentant sous le pseudonyme de Satoshi Nakamoto. (2009) et les autres cryptomonnaies sont à replacer dans cette optique. 2 — Un système économique La D e F i (Decentralized Finance) peut être définie comme un environnement de transactions financières indépendant des intermédiaires traditionnels tels que les courtiers, bourses ou banques. Déclinée en nombreux protocoles Compound, 2019; Un iswap, 2018, la D e F i autorise des passerelles entre économie traditionnelle et économie décentralisée par l’introduction de stablecoins Tether (2014) Dai (2017) Binance USD (2018), à savoir des tokens 5 Un token, ou jeton d’authentification, est une représentation numérique d’une valeur sécurisée dans la blockchain monnaie, part sociale, oeuvre d’art, etc. de valeurs basés sur les monnaies FIAT 6 La valeur d’une monnaie FIAT est imposée par un État sur un territoire identifié, et sa gestion est confiée à une banque centrale. Par exemple, le cours et la distribution de l’Euro sont assurés par la Banque centrale européenne BCE, tandis que le dollar dépend de la Réserve fédérale des Etats-Unis FED. Le mot fiat est déterministe, il nous vient du latin et signifie, à l’impératif: «  Qu’il soit fait  ».. Ces derniers permettent l’échange de monnaies étatiques sans passer par des protocoles traditionnels SWIFT, et ce de manière quasi instantanée. Fonctionnant jour et nuit et difficilement arrêtable, la D e F i représentait en janvier 2022 un marché de plus de 200 milliards de dollars. 3 — Un système de propriété Les NFT peuvent transformer en marchandise n’importe quelle entité numérique. Dans le champ artistique, l’exemple le plus connu est celui des CryptoPunks, 10   000 fichiers de 24 pixels de côté à l’origine distribués gratuitement sur le réseau Ethereum 7 Ethereum (2015) est une plateforme d’échanges décentralisée et collaborative, initialement imaginée par Vitalik Buterin comme une mise à jour de Bitcoin. Ethereum élargit les principes de Bitcoin pour passer d’une monnaie à un système de valeurs paramétrable, notamment via l’usage des smart contracts.. Grâce à la blockchain, il peut y avoir des milliers de copies viii d’une image d’un même CryptoPunk 8 Les CryptoPunks (2017) sont une célèbre collection de NFT représentant des personnages pixélisés générés par ordinateur., mais un seul d’entre eux sera rattaché a une signature numérique et pourra donc avoir de la valeur. 4 — Un système de gouvernance Apparues en avril 2016 via le projet éponyme The DAO, les DAO (Decentralized Autonomous Organizations) instaurent de nouveaux types de gouvernance où la fraude et la corruption sont rendues impossibles par des règles préalablement définies et exécutées au travers de smart contracts 9 Les contrats intelligents permettent de programmer de la valeur en automatisant le déclenchement d’actions au sein d’une blockchain et en y inscrivant les résultats obtenus.. Si les DAO des processus de gouvernance votations, validations, exécution, etc., elles soulèvent néanmoins de nombreuses questions en raison de leur potentielle substitution aux États et aux instances de régulation traditionnelles justice, associations, syndicats, etc. 5 — Un système d’identité La DID (Decentralized Identifiers) est certainement l’enjeu majeur de ces prochaines décennies. Dans un monde où la notion d’identité n’a jamais été autant questionnée et où le profiling opéré par les GAFAM est aussi prégnant, la refonte de l’identité numérique devient une nécessité. La traditionnelle authentification via email + mot de passe du Web 1.0 a été en partie remplacée par les «  logins sociaux  » (Facebook Connect, 2008; Google Sign In, 2015  ; Sign in with Apple, 2019), qui représentent l’ensemble des problématiques inhérentes au Web 2.0 publicité ciblée, captation des données, dépendance à des acteurs privés, etc.). En réponse à cela, le Web3 offre une nouvelle manière de s’ authentifier en ligne par l’utilisation de portefeuilles (wallets) tels que Metamask 10 MetaMask (2016) est un portefeuille numérique de cryptomonnaies et de tokens permettant d’interagir avec nombre d’applications et environnements décentralisés.(2016). Décentralisé et appartenant à son utilisateur, ce type de protocole propose une meilleure interopérabilité des données tout en laissant à chacun-e le contrôle sur ce qu’il-elle veut bien transmettre. Son intégration possible à lnstagram et Twitter montre que nous sommes dans une phase de transition entre Web 2.0 et Web3 et que rien, à ce stade, ne permet d’ affirmer que les problèmes que le Web3 est censé résoudre ne seront pas remplacés par des risques plus élevés. Vers des économies bricolées  ? Contrairement à l’économie traditionnelle où seuls les États (ou les banques centrales) ont le pouvoir d’émettre de la monnaie, les technologies du Web3 permettent à n’importe qui (en ayant les compétences techniques) de créer non seulement des espèces numériques, mais plus encore  : de programmer des systèmes de valeurs et donc des modèles économiques renouant avec des principes plus anciens tels que les monnaies locales, les Scops (Sociétés coopératives et participatives), ou encore les financements participatifs (crowd funding). Ces derniers se voient actualisés par les NFT, avec des initiatives telles que Stoner Cats (2021) - une série animée dont l’accès aux épisodes est limité aux détenteurs des tokens dédiés-, ou Hamlet Within (2022) - un documentaire du réalisateur avant-gardiste britannique Ken McMullen commercialisé en NFT sur le réseau Cineverse et découpé en plusieurs parties «  uniques  » réservées aux acheteurs. Selon Ken McMullen, «  le modèle artistique [du cinéma] deviendra totalement participatif, ce qui modifiera le vocabulaire esthétique du XXIe siècle dominé par une mentalité du jeu  ». Dans ce registre, le modèle encore instable du play-to-earn, popularisé par des jeux vidéo comme Axie Infinity (2018 ), consiste à redonner aux joueurs la majorité des gains résultant de la vente des items du jeu. De façon plus générale, le Web3 autorise de nouveaux usages et une forme d’inventivité économique voire de legal design 11 Le legal design est une pratique visant à introduire et faciliter la compréhension du droit à toutes et tous. Centré sur l’utilisateur, le legal design est par définition pluridisciplinaire et collaboratif.. Les smart contracts, par exemple, sont des scripts associés aux NFT qui proposent, entre autres, une redistribution automatique d’une partie des gains initiaux et des bénéfices des reventes successives, que ce soit pour l’artiste ou le designer ( actualisation du concept du «  droit de suite  ») ou pour des dons à des institutions (« ONG », mais aussi fondations produisant des logiciels libres, comme activé sur la plateforme de NFT Teia.art). Ces smart contracts peuvent aussi avoir des utilisations plus inattendues, comme la découpe d’un bien en de multiples fragments, le plafonnement des prix de revente, ou la mise en place d’une déflation basée sur le temps ou sur des données externes. On en arrive alors à des propositions à la frontière de l’art, où l’ oeuvre découle de règles régissant les relations entre humains et non-humains: Nouns DAO (2021) - une cagnotte alimentée par les ventes d’un NFT par jour et pouvant financer, par votes, des initiatives très diverses - ou Botto (2021) - un robot-artiste dont le goût est modelé par les votes hebdomadaires de la communauté et qui met automatiquement en vente en NFT les résultats de cet apprentissage semi-automatique. Au vu de ces éléments, gageons que les années à venir seront ainsi propices à l’étude des tensions entre les vieilles logiques capitalistes ( qui n’ont pas tardé à se réapproprier la logique anarchiste de Bitcoin) et de nouvelles « économies bricolées  », potentiellement plus redistributions mais encore minoritaires.

Singulariser le multiple : les NFT artistiques entre spéculation et redistribution

Date

novembre 2021

Type

Publication

Contexte

Article rédigé avec Guillaume Helleu pour la revue de recherche Multitudes.

Résumé

Cet article explore les enjeux des technologies blockchain dans le champ de la création (art, design, jeu vidéo, etc.) à travers le développement, depuis 2015, des « Non Fungible Tokens » (NFT) – à savoir la production d’un certificat numérique infalsifiable et décentralisé attaché à une entité numérique ou tangible. Mis en lumière depuis le début de l’année 2021 par une multitude de ventes aux sommes record et par le développement de places de marché spécifiques, les NFT soulèvent des enjeux relatifs à la valeur, à la circulation et à l’exposition des productions artistiques et culturelles.

Total Record. Les protocoles blockchain face au post-capitalisme

Date

mai 2018

Type

Publication

Contexte

Article coécrit avec Guillaume Helleu dans la revue Multitudes, no 71, dossier « Dériver la finance », été 2018.

Résumé

Le protocole Bitcoin (2009) s’inscrit dans le prolongement des utopies crypto-anarchistes visant à développer une monnaie numérique sécurisée et distribuée sur le réseau Internet pour échapper à la centralisation du pouvoir par les banques et les gouvernements. Récupérées en grande partie par la finance spéculative, ces technologies à chaînes de blocs (blockchain) se sont progressivement développées et dépassent désormais largement le champ monétaire (applications distribuées, contrats intelligents, jetons de valeurs, etc.). Malgré la persistance de certains freins sociaux et techniques, les protocoles blockchain pourraient-ils prendre de vitesse la logique destructrice du capitalisme financier ?

Conférences

Au-delà du Bitcoin : usages et pratiques des technologies blockchain

Date

février 2018

Type

Conférence

Contexte

Communication avec Guillaume Helleu dans le cadre de la journée d’étude « Monnaie Humanum Est », dir. Brice Genre, université Toulouse – Jean Jaurès, master DTCT

Résumé

Schéma du fonctionnement technique du protocole Bitcoin, par Guillaume Helleu Contexte de la journée d’étude La monnaie en tant qu’objet culturel traverse l’histoire de nombreuses civilisations prenant des formes et des enjeux divers. Son existence ancienne et quasi universelle lui confère de multiples qualités notamment celle de prendre des formes très variables mais signi!antes des échanges entre êtres humains. Toujours en tant qu’objet culturel, elle a également une place importante dans les sociétés contemporaines fondées sur une économie de marché. Si l’objet monnaie intéresse les sciences économiques, l’anthropologie, la sociologie, la psychologie, elle est une typologie des artefacts, un sujet, très peu traité dans le champs du design. Elle se présente dés lors comme tout autre phénomène sociétal comme un objet culturel et politique au coeur des imaginaires, des pensées, et des activités humaines que souhaite embrasser et questionner le design. En 2017, on dénombre environ une trentaine de monnaies complémentaires en activité sur le territoire français (le Sol, l’Eusko, L’Abeille) et environ 5000 à l’échelle mondiale (le Wir en Suisse, le Bitcoin, le Liberty dollar aux E.U.) quand nous pouvions en compter seulement 300   en 1990. D’après Bernard Lietaer (2009) (économiste belge, professeur à l’université de Berkeley et co-fondateur de l’Euro) l’augmentation signi!cative du nombre de ces monnaies est en lien avec la crise bancaire et  !nancière qui débute en 2007 au Etats-Unis pour devenir une crise économique mondiale à partir de 2008. Selon lui «  l’apport des monnaies complémentaires peut permettre de résoudre les causes systémiques des crises monétaires et  !nancières  » et d’autre part, d’être une réponse aux «  problèmes très divers auxquels nous devons faire face aujourd’hui, depuis la gestion des conséquences économiques du vieillissement de la population, ou les problèmes de développement durable  ». La monnaie plus qu’un socle des systèmes financiers ou économiques est un élément fondamental des relations humaines quelles qu’elles soient dans le sens où elle caractérise le principe d’échange  : fondement des sociétés humaines. Ainsi, la monnaie est envisagée par nombres d’économistes et autres spécialistes comme un outil majeur capable de redé!nir la notion de richesse (Celina Whitaker et Patrick Viveret, cofondateurs du Collectif Richesses) mais aussi et surtout de remodeler nos sociétés industrielles prises dans un ensemble complexe de problématiques climatiques, sociales, sanitaires, industrielles, etc. Dés lors, il semblerait que le design, tenu originellement par un contrat moral humaniste et en tant que discipline du projet puisse accompagner l’éclosion et la pratique de ses dispositifs monétaires alternatifs. Le design peut peut également imaginer d’autres dispositifs, afin de soutenir par exemple, comme nous le dit Celina Whithaker (2015) «  l’expérimentation d’une monnaie sociale incitatrice de comportements civiques, solidaires et écologiquement responsables  ». L’enjeux de cette journée d’étude est de présenter un panorama certes non exhaustif mais pluriel, des idées, des qualités, des principes, des subtilités, des aspects de la monnaie, prise sous l’angle de plusieurs intervenants appartenants à des disciplines et des cultures différentes. Enrichi par les multiples savoirs et regards apportés par les autres disciplines, le design semble à même de questionner cet objet culturel spécifique qu’est la monnaie.