Hanieh Rashid. Grandma Eternal : mémoire, virtualisation et politique de l’au-delà
Contexte
Notice rédigée pour une lauréate des Bourses déliées 2026 du Fonds cantonal d’art contemporain de Genève.
Résumé
Si les morts pouvaient nous parler sous la forme d’un double numérique, à quoi devraient-ils ressembler ? À travers son projet Grandma Eternal, Hanieh Rashid prend acte que toute préservation implique des choix et des renoncements, et offre un temps privilégié pour expérimenter une relation traduite, sous-titrée, négociée, plus attentive au lien qu’au simulacre.
Si les morts pouvaient nous parler sous la forme d’un double numérique, à quoi devraient-ils ressembler ? À l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes avant leur décès, ou à nos souvenirs ? Ces derniers doivent-ils avoir été validés par la personne disparue ? À travers son projet Grandma Eternal, Hanieh Rashid prend acte que toute préservation implique des choix et des renoncements. L’œuvre offre un temps privilégié pour expérimenter une relation traduite, sous-titrée, négociée, plus attentive au lien qu’au simulacre.
Des chatbots aux griefbots
Depuis leur invention, les médias d’enregistrement du réel (phonographe, photographie, cinéma) nourrissent l’illusion médiumnique d’une rencontre avec l’au-delà. Hanieh Rashid s’inscrit dans cette longue histoire en interrogeant ce que les technologies d’intelligence artificielle promettent de « faire revenir ». Son projet de Master en Media Design, Eternal Us (HEAD – Genève, 2024), explorait ainsi la possibilité de converser avec le double d’une personne défunte grâce à l’IA. Popularisée par l’épisode Be Right Back (Black Mirror, 2013), cette promesse est aujourd’hui proposée par des services de « griefbots » (HereAfter AI, DeepBrain Re:Memory), eux-mêmes issus de l’essor des compagnons virtuels à visée romantique ou thérapeutique. Ces dispositifs soulèvent toutefois de nombreuses questions éthiques (propriété et pérennité des données, effets sur le deuil).
Toute mémoire est un choix
Avec Grandma Eternal, Hanieh Rashid se confronte à ces enjeux par une enquête sensible et relationnelle. À partir d’archives personnelles (SMS, messages WhatsApp, photographies) et d’entretiens audio, ce projet propose un double numérique de la grand-mère de l’artiste, encore vivante, et avec qui elle a vécu jusqu’à ses 17 ans en Iran. Se pose alors la question de savoir quoi conserver et quoi écarter, ce qui ne va pas de soi car la mémoire est à la fois celle de la grand-mère, mais aussi celle de ses proches. Le making of vidéo du projet montre ainsi que la virtualisation d’une personne engage nécessairement des négociations concernant le choix des sources de données, la langue, la voix, l’apparence corporelle, ou encore le contexte d’énonciation. La conversation avec l’avatar ne vise donc pas l’illusion d’un retour, mais l’examen des conditions de possibilité d’une présence médiée, située et imparfaite.
Une géopolitique des infrastructures
Toute entreprise de préservation reflète l’état technique d’une époque et les rapports de pouvoir qui la sous-tendent. En 2025, Grandma Eternal se confronte aux logiques des IA propriétaires : absence de synthèse vocale dans certaines langues, accès restreint au fine-tuning (paramétrage du modèle), dépendance à des formats propriétaires et à des serveurs occidentaux, exploitation des données, extraction de minerais rares et consommation énergétique importante. Cette géopolitique des infrastructures de l’IA affecte la forme de l’œuvre : la grand-mère « humaine » parle persan, mais pas son avatar. Le projet assume ce type de friction et rend visibles les médiations techniques et leurs limites. En creux, il révèle l’enracinement politique des technologies : dans le contexte du « splinternet » iranien, un Internet contrôlé par le gouvernement, il serait encore plus complexe de collecter et d’activer ce type d’archives.
Politiques du visage
Concevoir un avatar, c’est aussi interroger le statut d’un corps, d’un visage et de leur temporalité. Hanieh Rashid envisage à terme d’introduire des variations d’âge, de voix et d’expression au fil des récits, affirmant que l’identité est un parcours plutôt qu’une essence. On se souvient en racontant, et l’on se transforme en se souvenant. L’œuvre maintient l’altérité de la grand-mère de l’artiste en faisant de son double autre chose qu’un double : une réplique est toujours « située », à la fois depuis la perception humaine mais aussi depuis les technologies d’une époque. Les formats standardisés des IA contemporaines (langage, expressions faciales), qui tendent à lisser la singularité des personnes, expliquent ainsi le choix de recourir à des scans 3D.
Vers une éthique des lacunes
La biographie de la grand-mère de l’artiste, marquée par la répression, la prison et le deuil, éclaire la dimension éthique du projet. Sa mémoire est sélective, prudente, parfois volontairement lacunaire. Elle ne dit pas toujours tout, et les entretiens doivent donc être complétés de propos confiés à d’autres moments. Il en résulte une tension entre sa volonté et le désir de l’artiste de garder des traces. Dans ce contexte, la « fidélité » d’un double numérique ne peut se mesurer à l’exhaustivité des données, mais à la qualité des seuils posés, tant par l’artiste que par l’IA. La promesse transhumaniste d’immortalité devient un travail critique de montage, où les manques, les silences et les angles morts deviennent constitutifs de la mémoire reconstruite. Grandma Eternal ne promet pas seulement de faire parler les morts ; il invite à écouter ce que nos technologies laissent dire, et ce qu’elles taisent encore.