Anthony Masure

chercheur en design

NFT-mania. L’art d’être vu

Contexte

Entretien avec Sophie Abriat pour la revue Madame Figaro.

Résumé

Les collectionneurs achetaient leur Van Gogh dans le plus grand secret. Aujourd’hui, sur le Web, on adore montrer les œuvres virtuelles qu’on a la richesse de s’offrir. Décryptage du nouveau paraître digital par Sophie Abriat pour la revue Madame Figaro.

Madame Figaro, 27 mai 2022
Madame Figaro, 27 mai 2022
Madame Figaro, 27 mai 2022

DÉCRYPTAGE - Les collectionneurs achetaient leur Van Gogh dans le plus grand secret. Aujourd’hui, sur le Web, on adore montrer les œuvres virtuelles qu’on a la richesse de s’offrir. Décryptage du nouveau paraître digital.

Ils s’appellent WhaleShark, Colborn Bell, Eric Young, Daniel Maegaard… Ils possèdent chacun des centaines, voire des milliers, de NFT (non-fungible token, ou jetons non fongibles), ces certificats de propriété numérique qui permettent d’authentifier n’importe quel fichier digital (tweet, image, vidéo, musique…). Leur collection est estimée à plusieurs millions de dollars, du moins sur le papier. Enfin… à l’écran. Particularité : elle est visible aux yeux de tous. D’un clic, on peut savoir qui (du moins quel avatar, car beaucoup de collectionneurs utilisent des pseudos) possède quoi. Les NFT sont stockés sur le système de la blockchain, registre unique de transactions décentralisé, transparent et infalsifiable : tout le monde peut y avoir accès et vérifier son contenu.

Bienvenue dans l’ère de l’ultratransparence. « Dans le monde de l’art, traditionnellement, on ne donnait jamais le nom des collectionneurs privés. Tout était très caché, même si, ces dernières années, les choses ont commencé à évoluer… Dans le crypto-art, toutes les collections sont “archivisibles”, et cela peut même constituer un facteur spéculatif supplémentaire. Vous pouvez facilement savoir ce que possède votre voisin. Tout le monde peut connaître la taille de votre collection, sa valeur, combien de CryptoPunks (des NFT qui prennent la forme de petits personnages pixélisés, NDLR) vous possédez… », souligne Caroline Vossen, galeriste officiant depuis plus de trente ans à la Galerie Claude Bernard, à Paris, qui a lancé en 2019 L’Avant Galerie – la première, en France, à accepter les cryptomonnaies comme moyen de paiement. Les NFT ou le symbole d’un monde égotique dans lequel le rapport à l’argent serait plus que jamais décomplexé ? Pas si simple…

Afficher sa réussite sur les réseaux sociaux

« Le marché du crypto-art est le reflet du monde actuel, celui de l’hypermédiatisation, de la profusion, des réseaux sociaux… D’une manière générale, on évolue aussi dans une société où l’argent se montre de plus en plus », analyse Caroline Vossen, qui vient d’organiser une exposition de NFT sur le mouvement trash art avec, entre autres, l’artiste Robness. Autre singularité du marché : les œuvres d’art numériques sont téléchargeables par tous. Dans le monde physique, un tableau de maître sera plutôt conservé précieusement à l’abri des regards ou exhibé à l’occasion d’un dîner très privé. L’œuvre Everydays : the First 5000 Days, de l’artiste Beeple, adjugée à 69,3 millions de dollars chez Christie’s le 11 mars 2021, est accessible très facilement – chacun peut en un clic l’enregistrer sur son ordinateur.

Mais seul Metakovan (on sait depuis qu’il s’agit de Vignesh Sundaresan, un millionnaire indien), l’acheteur de ce collage numérique, peut se revendiquer propriétaire du NFT : il peut le garder, le transférer à quelqu’un, ou le vendre. Un coup de tampon très narcissique ? « C’est l’argument qu’avance le mouvement anti-NFT baptisé Right-Click, Save As (comprendre : clic droit et enregistrer), qui critique à coups de mèmes ironiques la valeur disproportionnée que l’on accorde au crypto-art.» Mais c’est méconnaître l’importance de la notion de rareté numérique : « Un NFT authentifie le fichier natif d’une création numérique, son auteur et son propriétaire. C’est là toute l’innovation », souligne Fanny Lakoubay, conseillère en crypto-art et NFT, installée à New York.

« Le marché du crypto-art est le reflet du monde actuel, celui de l’hypermédiatisation, de la profusion, des réseaux sociaux… »
— Caroline Vossen

Augmenter sa cote de popularité

S’il est question d’ego dans le monde des objets virtuels, c’est aussi parce que la culture du « flex » est importante : pouvoir montrer aux autres qu’on possède quelque chose de rare, cher et désirable. Le mot « flex » vient de l’anglais. Pris dans son sens figuratif, il signifie « faire étalage de sa force ». L’expression vient du monde du rap et du R’n’B. « Pourquoi voudrais-je une collection de choses que personne ne peut voir, alors que je peux avoir une collection d’objets numériques visible par tout le monde ? », s’interrogeait Ian Rogers, directeur de l’expérience client de Ledger, célèbre entreprise de portefeuilles pour cryptomonnaies, au micro de Imran Amed (The Business of Fashion) en novembre 2021.

Le « flex », c’est pouvoir prouver que l’on est capable de dépenser des milliers d’euros pour un CryptoPunk, par exemple – ces nouveaux accessoires de luxe. Ce sont 10 000 NFT qui représentent chacun un personnage unique, des œuvres numériques très pixélisées, générées automatiquement par un algorithme. Le record de vente est détenu par le CryptoPunk #5822, qui s’est envolé en février à 8000 ethers (ETH) – l’ether est l’une des principales cryptomonnaies, avec le bitcoin –, représentant environ 22,7 millions d’euros au moment de la vente. «Fin 2021, selon les données de nonfungible.com, l’art ne constituait encore que 9% du volume des NFT, alors que les “collectibles” (série de figurines numériques, dont les CryptoPunks, peu considérées dans le marché de l’art, NDLR) en représentaient 76 %», précise Fanny Lakoubay. Mais posséder un CryptoPunk ou un Bored Ape Yacht Club (BAYC), soit des têtes de singes pixélisées, c’est aussi une manière de se reconnaître entre soi (et donc de se distinguer), car, dans l’absolu, très peu de gens savent encore les identifier…

Quand les NFT jouent la carte de l’engagement : les trois communautés féministes à connaître

1BOSS BEAUTIES. Une initiative créée par l’entrepreneure et philanthrope Lisa Mayer pour, notamment, faciliter la scolarisation des jeunes filles dans les domaines de la technologie. bossbeauties.com

2WORLD OF WOMEN. Une collection de 10 000 NFT/avatars de femmes engagées en faveur de l’inclusivité. Les actrices Reese Witherspoon et Eva Longoria ont déjà acquis le leur. worldofwomen.art

3WOMEN RISE. Un projet mené par l’artiste et activiste Maliha Abidi, qui a pour objectif de contribuer à la défense de la justice sociale. womenrise.art

Appartenir à une communauté d’exception

Et pour « flexer », on peut aujourd’hui mettre en photo son CryptoPunk sur son profil Twitter, comme l’a fait le rappeur Jay-Z par exemple. Des figures de la tech utilisent même leur CryptoPunk comme avatar sur leur compte LinkedIn. « Acquérir un NFT comme celui-là, c’est aussi un ticket d’entrée vers des expériences uniques, des accès à des avant-premières, des événements spéciaux, des aventures… », souligne Paul Mouginot, cofondateur de l’agence de métavers bem.builders. C’est en tout cas le signe qu’on appartient à un club très privé. « Il a toujours existé des clubs de socialites pour collectionneurs d’art très fortunés, mais l’idée de communauté est bien plus développée encore avec les NFT. Avec un Bored Ape, par exemple, on peut être invité à une fête privée sur un yacht à Miami ou un concert à Brooklyn. Des “avantages” très hype qui attirent surtout des jeunes, encore essentiellement des hommes, entre 20 et 30 ans, issus du monde de la tech ou de la finance », détaille Fanny Lakoubay.

De jeunes technophiles et cryptoriches qui alimentent tous les fantasmes. «Au moment de l’ascension vertigineuse des cryptomonnaies en 2017, on racontait que des gamins de 18 ans qui avaient investi très tôt dans le bitcoin ou l’ether aimaient s’offrir des Lamborghini et des belles montres de collection. La présidente de Christie’s France, Cécile Verdier, raconte que sur les 33 personnes qui ont renchéri sur l’œuvre de Beeple, 30 étaient totalement inconnues de la maison de ventes aux enchères, pourtant dans le business depuis plus de trois cents ans ! Ce qu’il y a de sûr, c’est que certains reçoivent chaque jour des offres à plusieurs centaines de milliers d’euros pour le rachat de leur Bored Ape et qu’ils ont un portefeuille bien garni », indique Olivier Rivard-Cohen, fondateur de Cacio e Pepe, agence qui délivre des solutions techniques et créatives pour les marques désireuses d’emprunter le chemin du métavers.

Avec cette logique de « flex », ce n’est pas surprenant si beaucoup de stars se lancent dans l’aventure des NFT. Jay-Z et Paris Hilton arrivent respectivement 6e et 7e au classement des influenceurs les plus importants dans le secteur des NFT, selon le magazine Fortune. Paris Hilton a notamment collaboré avec l’artiste numérique Blake Kathryn pour produire une œuvre intitulée Iconic Crypto Queen, qui s’est vendue à plus d’un million de dollars. En janvier, le footballeur Neymar a rejoint le groupe restreint des célébrités propriétaires de NFT en achetant deux Bored Aped pour près de 1,1 million de dollars.

Les nouveaux codes du crypto-art

Cette percée des stars dans le milieu n’est pas toujours vue d’un bon œil. Pour être accepté par les communautés du crypto-art, il faut en connaître les codes et les respecter. Au-delà de ces logiques de distinction sociale, se jouent également des mécanismes de « conquête ». « Le rappeur Snoop Dogg a conquis sa place sur le métavers The Sandbox en explorant la plateforme à la manière d’une sous-culture. Il a révélé tardivement qu’il se cachait derrière l’avatar Cozomo de’Medici, dont la collection de NFT était réputée pour son bon goût », détaille ainsi Paul Mouginot. La très forte spéculation du marché désespère certains artistes pionniers, comme Robbie Barrat, par exemple.

« Les investissements deviennent disproportionnés. Pour beaucoup d’artistes qui étaient là au tout début, le propos, un peu utopique, de créer une communauté au modèle économique plutôt fondé sur le partage est perdu », avance Caroline Vossen, qui rappelle qu’acheter une œuvre d’art numérique n’est pas seulement une question de « flex ». « Certains collectionneurs ne sont pas du tout dans cette logique-là : en achetant un NFT, ils achètent des images cultes, des traces d’une époque. » La hype serait donc l’arbre qui cache la forêt. « Nous rencontrons des collectionneurs de plus en plus pointus dans leurs connaissances. Le point de départ est souvent une envie de mieux connaître les NFT, mais, au fur et à mesure, ils développent leurs goûts et leurs intérêts. Certains s’attachent à l’art génératif ou à des artistes qui ont des histoires incroyables, des ingénieurs, des biologistes. D’autres deviennent mécènes de causes à travers leurs achats, en soutenant des artistes sous-représentés, par exemple », conclut avec optimisme Fanny Lakoubay.

« La signature d’un bien numérique lui confère une rareté »

Pour rendre la culture NFT accessible au plus grand nombre, Anthony Masure, professeur associé et responsable de la recherche à la Haute École d’art et de design de Genève (HEAD – Genève, HES-SO) dévoilera en septembre prochain un guide méthodologique sous la forme d’un lexique illustré libre de droits. Ce spécialiste des implications créatives et économiques des technologies blockchain dans le monde de l’art et du design, également cofondateur du studio de création Hint3rland, nous livre quelques éléments didactiques de cette nouvelle sémantique.

Concrètement, qu’est-ce qu’un NFT ?

C’est un certificat infalsifiable qui permet d’authentifier et de signer des biens numériques (images, vidéos, tweets, sites Web…), mais aussi de rattacher une signature numérique à un objet physique (titre de propriété, archives, acte juridique…). Si l’on prend l’exemple d’une image numérique devenue NFT, celle-ci pourra continuer d’être diffusée et copiée à l’infini sur le Web, mais seulement une seule sera signée. On peut faire la comparaison avec un disque vinyle qui est pressé en grande série : si l’on en possède un exemplaire signé de l’artiste, il vaudra beaucoup plus cher. De la même façon, la signature d’un bien numérique donne de la valeur à ce dernier et lui confère une rareté.

Quand le premier NFT est-il né ?

Une forme rudimentaire est apparue en 2015 sur le réseau bitcoin, mais les NFT, tels que nous les connaissons aujourd’hui, sont nés en 2017. Les deux premières initiatives les plus connues sont CryptoPunks et CryptoKitties – les seconds ayant permis de définir la norme technique des NFT. Ces deux projets sont ce qu’on appelle des « collectibles », des images à collectionner avec différents niveaux de rareté, comme des cartes Panini dans la vraie vie. Les CryptoPunks représentent 10 000 images de visages stylisés de 24 pixels de côté, et les CryptoKitties sont des chatons virtuels, que l’on peut collectionner, élever et vendre.

Comment se fait-il qu’un CryptoPunk puisse aujourd’hui s’envoler à plus de 20 millions de dollars ?

C’est devenu une pièce iconique de la culture crypto. Pour des personnes qui ont gagné beaucoup d’argent avec les cryptomonnaies, posséder un CryptoPunk, c’est posséder un moment de l’histoire qui leur a permis de réussir. S’ensuit le jeu de l’offre et de la demande, et de la spéculation. Par ailleurs, des maisons de vente aux enchères comme Christie’s et Sotheby’s se sont intéressées à ces créations et ont commencé à les vendre comme de l’art. Elles sont donc devenues des oeuvres cotées.

Quel est l’intérêt d’acheter un CryptoPunk, intangible par définition, plutôt qu’une peinture de Rothko ?

Les gens qui viennent de la culture crypto ne fréquentent pas forcément les musées traditionnels, ils vivent à 100 % dans la culture numérique. Posséder un objet numérique est plus valorisant socialement pour eux que posséder une oeuvre physique, car ils peuvent l’exhiber aux yeux du monde entier à travers leur avatar – et tout le monde peut vérifier qu’ils sont l’unique propriétaire de ce bien. Si vous postez une photo d’une montre Rolex sur Instagram, qui me dit que vous l’avez vraiment achetée ?

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